Photographie et poésie (Bonnefoy)

C’est peut-être l’invention de l’éclairage électrique, dans nos villes, qui rappelle le mieux ce que provoque la photographie dans notre regard. Dans la nuit noire, la lumière artificielle désigne autrement les choses qui nous entourent. Ces visions nocturnes sont désormais incertaines, lacunaires ; elles laissent apparaître des manques, des absences. Le promeneur s’y aventure avec prudence avec le sentiment  parfois inquiétant de découvrir un autre territoire — même s’il le connaissait déjà par cœur  sous la lumière du jour.  Dans le noir faiblement éclairé, je fais l’expérience du néant ; mon regard est tout à coup privé de ses repères, la couleur des choses change de nature, et la forme des objets  que je perçois est comme frappée d’incertitude. À la place d’une branche qui s’agite dans le vent, c’est un oiseau que je crois deviner ; un être passe furtivement là où se termine la lumière. Qui est-ce ? Un homme, une femme, un fantôme. En photographiant, c’est peut-être bien cette même sensation qui fait vaciller notre regard. Dans son dernier livre, Poésie et photographie, Yves Bonnefoy développe le rapprochement de  l’invention de l’éclairage public et celle de la photographie. Une image est une nuit nouvelle dans laquelle “l’apparence s’est détachée de son sens. De quoi déjà faire des immeubles de simples façades sans rien derrière.” 

 

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