18.9.14

Vigilance


Cette femme ne regarde pas son entourage : elle le scrute, elle le surveille avec un œil perçant et vérificateur ; elle est sans doute effrayée que quelque chose lui échappe, que le monde ne soit tout à coup plus à sa place, qu’un petit désordre la mette en danger, alors elle veille, jour après jour, pointe les irrégularités de la journée, les défauts en tous genres (chemise mal repassée, objets déplacés), son fantasme est de rester maîtresse du monde ; elle ne doit pas rêver, ni contempler quoi que se soit  : s’abandonner au rêve de la vue, cela serait sans doute sa perte, son arrêt de mort.  Regarder pleinement  quelque chose ou quelqu’un suppose de se détacher de lui, de n’être plus propriétaire de rien, de laisser monter en soi une attention flottante, sans vouloir identifier les choses, juste pour les faire apparaître —les suspendre à la fragilité de l’instant (leur seule demeure). Cette femme me déprime, quand elle me regarde, elle est incapable de fixer son attention sur mon visage, et comme je n’existe pas pour elle : aucun risque de contamination, je trace ma route, si je devais la photographier, je lui demanderais de fermer les yeux, de ne penser à rien, de pleurer pour faire le deuil de tout ce qu’elle a perdu, privée à jamais de la chair du monde.

17.9.14

un rêve

J’ai rêvé qu’une boule de canon roulait dans ma tente, et qu’un directeur de centre d’art devenait mon psychanalyste, il ne voulait être payé qu’en “coups à boire”.

16.9.14

nuage


Hier, après une journée de travail particulièrement pénible, subissant la bêtise de certains individus dont l’unique passion semble de vouloir chercher à vous coincer, je tombe en arrêt devant l’épaisseur d’un nuage au-dessus du pont de Blanqui. Le soleil de la fin de journée fait tomber du ciel de multiples rayons ; il y a quelque chose d’un peu kitsch dans cette apparition qui aurait pu trouver sa place dans ces peintures au rabais que l’on trouve dans des vides greniers ; je ne peux cependant m’empêcher de saisir l’appareil photo, et je mitraille cette apparition ; exposer le ciel dans mon œil semble alléger mon esprit, il chasse tout ce qui l’a encombré dans la journée (le paysage morne de la vie de bureau, les paroles stressantes de l’entourage), j’ai alors le sentiment que la saisie de cette photographie me donne des ailes et que je regarde le monde du point de vue du nuage, tout près de la rue, juste au dessus des passants. 


La photographie fait parfois planer.

13.9.14

l'image, au cœur

La photographie, me touche, m’obsède, m’agace ; elle est devenu tout à fait envahissante : elle me fait gagner ma vie  (je suis dénicheur de clichés pour un journal)  et rend aussi mon existence supportable grâce aux photographie que je prends en marge de ces journées de travail. Comment ces petites figures dérisoires, mensongères, rêveuses, ont-elles gagné une telle importance ? Pourquoi donner une place aussi centrale à des petit bouts de papiers, ou pire, encore, à ces images prisonnières d’écran, ces précaires photographies numériques qui montrent le monde autant qu’elle le manquent à chaque fois et mettent un point d’honneur à vous rappeler la brièveté du temps, et surtout de nos sensations ?

11.9.14

Musique

Je me suis réveillé ce matin avec un désir musical très précis : écouter une fugue des suites françaises de Bach par Gould. Musique aérienne qui ouvre le cœur, donne de l’amplitude à quelques vieux rêves, suscite aussi l’envie de la faire partager.  Quand j’étais enfant, dès que je découvrais une musique qui me passionnait, il me fallait absolument la faire écouter aux autres. Souvenir vague d'un disque des Stroumphs que j'avais apporté à l'école et et fait jouer à fond dans la petite salle de classe.  Musique de liaison, recherche d’un dialogue. Je comprends  mieux pourquoi Bergman, quand il fait entendre Bach dans ses films, explique que cette musique représente un espoir de communication entre les êtres. Non, la musique n’est pas un plaisir solitaire, mais bien la renaissance d’un monde. Bach me repeuple toujours.

Dans la partie ingrate de la photographie appliquée (le reportage, l'illustration) à destination de la presse, les gens qui planchent sur le travail des images, disent souvent n'importe quoi : pour ne pas sentir déborder par les photographies, ils (se) piétinent dans un bavardage déprimant, se réfugient dans de la paraphrase, inventent des intentions bizarres aux images, préfèrent s'en remettre au sujet plutôt qu'à la forme. Vous évoquez le style, la seule affaire du regard, ou plutôt la question du style — sans forcément attester que telle image a bien un style particulier — on vous rétorque que le "problème" n'est pas là, que c'est l'information qui prime, on la cherche alors à la loupe, comme une pauvre preuve, la partie la plus proche de dépêche ingrate, en laissant de côté tout ce qui donne à une image sa vraie force : ce qui échappe à la première intention, ce qui rend le langage défaillant. La partie musicale d'une image, en somme.

1.9.14

Entretien avec Yann Tostain (juin 2014)

Votre travail incite à l’interprétation sauvage. On se surprend à se demander si vous avez toujours la même compagne, si la haie est celle de votre logement ou de votre maison de famille, etc… Pourtant, votre photographie n’est pas véritablement une photographie de l’intime. Est-ce que vous diriez que vous vous adonnez à un égotisme photographique (si l’on s’accorde à ne pas réduire le terme à sa définition péjorative)?

L'intime n'est pas nécessairement tourné vers un dévoilement personnel ou bien un vers un monde de petites sensations qui ne regarderaient que moi. Je suis sensible à des œuvres autobiographiques tant sur le plan littéraire que photographique, mais je ne crois pas que mes images proviennent tout à fait de la même veine. Disons que j'utilise ma vie comme un matériau que je prélève, que je restitue parfois d'une manière directe, ou que je transforme radicalement. Ce n'est pas non plus un jeu de pistes où il faudrait deviner qui se cache derrière ces images. Une photographie juste, pour moi, vient mettre en crise l'identité des choses qui nous entourent quotidiennement. J'ai lu récemment une remarque  de Chen Tong dite à l'écrivain  Jean-Philippe Toussaint : "Tu nous donnes l'intime en te servant du privé". Voilà une phrase simple qui dit beaucoup pour moi. Quant à l'égotisme, pourquoi pas. L'âpre et douce vérité des choses pour faire un lointain écho à Stendhal. Il y a une dizaine d'années, j'avais trouvé un mot (une notion ?) que je trouve aujourd'hui ridicule, mais qui explique peut-être mieux l'origine de mon travail : l'autologie. Comme un jeu visuel avec ce qui gravite autour de moi,  me touche, m'effleure, m'échappe partiellement. La photographie ruse avec le réel, qui parfois s'appelle ma vie, ou qui s'en éloigne, prend des formes bizarres qui n'ont pas toujours de nom. Paul Nizon, dans l'année de l'amour, résume bien cette belle affaire qui est notre lot commun : "La vie ? Dimension inconnue."

Vous disiez lors d’une précédente interview que le temps vous aidait à mettre en correspondance vos images. Vous disiez également qu’elles vous précédaient, et qu’il existait un élément de surprise dans la manière dont les séries s’agençaient. Selon vous, qu’est-ce qui différencie « Après tout » de vos premières séries ?

J'ai du mal à parler de séries. Je préfère évoquer des périodes photographiques, car elles sont toujours plus ou moins liées à des circonstances de la vie bien particulières, comme un sous texte qui n'a aucun intérêt en soi et qui n'aiderait pas vraiment à faire comprendre ou aimer ce que je construis. Il y a eu un deuil en 2009 que les images ont cherché à surmonter en m'apportant un surcroît de rêves et de dépassement que ma vie seule ne pouvait absolument pas m'apporter. D'où un certain onirisme parfois, beaucoup d'obscurité, comme si la réalité était perçue dans un demi sommeil (là où je me trouvais) dans les yeux d'un pénitent. C'est le lot de celui qui est en deuil, je crois. Puis les images plus récentes m'ont forcé à reprendre un chemin plus risqué, plus joueur, plus aléatoire aussi ; aubaines photographiques que je trouve dans mes voyages, dans des villes étrangères qui excitent mon regard. Comme si je me trouvais dans  "l'année de l'éveil" pour reprendre ce beau titre de Charles Juliet. Aujourd'hui, j'ai un besoin de produire des images contrastées, au sens où je mélange  des scènes dites intimes (pour être grossièrement schématique), et des événements précaires  trouvés dans la rue. J'ai mis du temps à comprendre que je cherchais au fond la même chose, peu importe où je me trouve. Quelqu'un m'a parlé récemment de sexualité au sujet d'images qui pourtant ne montrent rien, en apparence, d'érotique. Je peux l'entendre, pas vraiment le comprendre. C'est en tout cas la recherche du désir et la révélation du manque qui alimentent constamment mes images.

Qu'est-ce que vos images montrent ? Qu'est-ce que vos images ne montrent pas ?

Je montre le visage d'une femme brûlé par le soleil, la branche d'un arbre qui fléchit, le corps d'un enfant en difficulté, dont on ne sait, s'il est en pénitence, ou en train de se prosterner... Dans mes images, c'est d'abord le "un" qui l'emporte. Je photographie un événement, ou un plutôt un phénomène. J'aime poser le regard sur la chose qui l'a éveillé. Quant à la nature de cette chose, qu'elle soit un objet, un fragment de corps, la question n'est pas vraiment là. Car je ne travaille sur aucune thématique particulière. Je crois cependant qu'à chaque fois que je recueille quelque chose, c'est la même intensité qui se déclare sous mes yeux : ce mélange de dévoilement et de rétraction. Vous saisissez quelque chose qui vous échappe, dans un même mouvement. Ce qui explique sans doute la minceur de mes sujets. Je suis en effet sensible à ce qui faiblit et qui semble être sur le point de disparaître. À l'université, j'avais commencé à travailler sur un sujet qui va dans le même sens de ce que je fais, aujourd'hui, avec mes photographies. Ça s'appelait le désastre de l'image. Le désastre, au sens propre, celui de la catastrophe, de la représentation abîmée du réel ; mais aussi le désastre, en tant que chute de l'astre - image même de la photographie qui rend présent quelque chose qui s'est déjà éteint et dont nous percevons malgré tout encore, le scintillement. Les images que je donne à voir sont peut-être à la fois des regrets et des promesses.

De toute évidence, l’écriture revêt une grande importance pour vous. Comment décririez-vous le rapport que vos images entretiennent avec vos écrits, qui semble très éloigné de la seule didascalie, et plus encore de celui que l’on retrouve chez Brecht, par exemple

Si j'écrivais par exemple dans une légende le nom de la personne que je photographie, même si je disais la vérité, j'aurais l'impression de mentir. Ou de trahir quelque chose. C'est sans doute relié à un rapport conflictuel que j'ai au langage. Photographier me permet de désigner quelque chose ou un être, sans le nommer. Un geste par essence silencieux, et après coup souvent encore mystérieux. Oui c'est vrai que l'écriture est très importante dans ma vie. Mais elle prend des formes très différentes, elle peut s'apparenter à la photographie quand j'écris des fragments "poétiques", mais elle est aussi un chemin vers le travail des autres, par exemple, via la critique littéraire.

28.8.14

4 remarques

Mes espaces photographiques sont aussi minces que le paysage de mon esprit, ni l'un ni l'autre ne font vraiment rêver (qui voudrait vivre dans mes images ?),  mon seul mérite consiste sans doute à explorer avec obstination ces lieux d'une extrême pauvreté comme un pauvre fou qui chercherait de l'oxygène sur Mars.

Celui qui n'éprouve aucune résistance à ses actes de création me semble tout à fait suspect.

Ne pas travailler sur, mais  au-dessus, ou en dessous.

Le prochain livre que je prépare (et que j'espère vite voir venir) est plus sombre que les autres : les images sont comme frappées de mutisme et de mélancolie, mais elles laissent aussi passer un peu de grâce. Elles sont sans pouvoir les choses, oui. Peut-être signalent-elles avec prudence la puissance d'un certain détachement. Cela, l'élégance ?

27.8.14

Incidences

    Le titre Incidences convoque la lumière qui trouve son objet, la rencontre d’une ligne avec une autre ligne, mais aussi de menus accidents. Au carrefour de la géométrie, de l'optique, et des torsions de la réalité : la photographie.


26.8.14

Après

La sensation couchée sur l'œil. "C'est toute ma peau qui la voit." (Valéry). Au milieu d'un ennui, la machine qui vient nous secourir. Pour jouer, marquer le coup, se souvenir. Rien de sérieux. Toujours l'émerveillement, malgré la répétition du geste. Une résistance et une félicité du quotidien (morne, merveilleux.) Quand tu crois te répéter, ça vient, le nouveau, la nouveauté. Et toujours ce besoin de commentaire, d'extension. L'image te coince en plein milieu de ton insuffisance. Tu dois compenser, par un autre chemin.  

Planque d'été


10.8.14

Petite prose

19h, midi (été 1980 ?)

La lumière qui tombe, faiblit, se réfugie in extremis dans la chair d'un objet, d'un être ; enfant (méditerranée) mon père attire mon attention sur elle quand le soleil donne ses derniers rayons ; il me demande d'être le  dernier destinataire du crépuscule ; directement baignant dans la lumière ou à contrejour, il photographie mon visage, et j'entends le bruit du moteur de l'appareil qui rythme ce moment où nous entrons tous les deux en image dans cette lumière kitsch et belle - comme une bande son sirupeuse d'un film qui commence ou finit plutôt bien.

Ardèche (Juillet 2014)

Baignade dans la rivière en juillet, je joue avec les enfants d'une amie, des rochers, et des vaches, des ricochets de mioches que j'esquive ; je ramasse au fond de l'eau terreuse des cailloux, je me mets sur la pointe des pieds, je regarde ces deux femmes qui surveillent leurs gosses, puis je gueule gaiment  (imitant très mal une voix d'enfant) et pose cette question qui fait rire et trembler tout le monde : "Est-ce que ces pierres sont mortes ou vivantes ? Je veux  une réponse tout de suite. Maintenant."

4.8.14

S'en souvenir

"Tu nous donnes l'intime en te servant du privé" Chen Tong à Jean-Philippe Toussaint

28.7.14

Avant les images, sur une page du livre

Peut-être ce sont les saisons qui viennent rythmer le lent déploiement des images. Ou bien des amours qui fuient quand on cherche à se rapprocher d'eux pour espérer un réconfort. Tout à coup, il n'y a plus de temps, presque plus de monde, mais des visages peut-être possibles. Quand j'étais enfant, en sautant pour me raccrocher à la branche d'un arbre, je m'étais effondré, et ma tête avait heurté une pierre. En me réveillant, choqué, et allongé dans l'herbe, je me souviens du visage angoissé de la maitresse, et de ces trois questions qu'elle m'avait posées pour mesurer la gravité de ma chute : Qui es-tu ? Où es-tu ? Quel jour sommes-nous ? Je dois avouer que de ne pas savoir lui répondre m'avait plongé dans un état absolument délicieux. Une ignorance divine. Les images que je recueille aujourd'hui ne sont sans doutes pas étrangères à cette scène primitive. L'écho d'un choc dans une sensation sauvée.

Ardèche, juillet 2014



23.6.14

Évidence

C'est en la photographiant que je commençai à la trouver aimable

20.6.14

L'écrivain vu par la photographie

Quels sont les stratégies photographiques pour montrer l'écrivain? Images mystificatrices, ridicules, sublimes - face au corps de l'écrivain, les photographes sont souvent désemparés - capable du meilleur, comme du pire. Quant à l'auteur, il donne, se donne, s'invente, ou se rétracte (on rappellera, par exemple, la quasi invisibilité photographique de Maurice Blanchot, ou de Thomas Pynchon). Le rapport entre l'écrivain et le photographe, dans l'exécution du portrait, est du côté de l'ambivalence. Car l'enjeu de cet acte n'est pas seulement une affaire de représentation ordinaire du visage ou du corps: à travers cette image, se joue aussi une promesse de vision de l'œuvre, ou bien une limite à ce fantasme. Par exemple, dans les multiples portraits de William Burroughs photographié sur son territoire urbain, on a "presque" le sentiment de se trouver à la lisière de ses livres. Décrypter cet acte photographique entre un écrivain et un photographe, c'est l'envisager sous l'angle d'une relation vivante. Et pour mieux comprendre la nature de cette expérience, nous nous référerons au témoignage inédit de Pierre Bergounioux à qui nous avons soumis plusieurs portraits qui le représentent, de 1984 à aujourd'hui.

19.6.14

divan




L'image comme déplacement, l'homme ou la femme priant dans une église (pourquoi pas les deux oui pourquoi pas les deux) la fumée rouge et les immeubles, adieu la manifestation, adieu l'histoire sociale, je pense en fait toujours photographier la même chose, mais ma chose a en fait plein de sœurs jumelles ou de cousines, elles ont  des relations incestueuses et fécondes, pondent des motifs (les coquines) derrière mon dos, je me retourne, tant à voir, comblé,  au revoir, merci je peux continuer

17.6.14

les inaperçus

Mon nouveau livre, Les oiseaux favorables, en collaboration avec Stéphane Bouquet, est notamment disponible sur le site de l'éditeur, ici.

8.6.14

En levant la tête

Des images orageuses

dimanche soleil

une prudente ferveur
 (devant la vie)


des personnages dans la ville,

inquiets


et toujours la même recherche d'équilibre entre la peur et le ravissement, trouver une image qui puisse montrer les deux à défaut d'une langue qui ne trouve jamais les mots qu'il faut pour pointer ça




Eveil (vidéo)

video
 
Extrait de "Eveil" — vidéo qui sera montrée dans le cadre des soirée de "Le langage des viscères", le VENDREDI 27 2014 juin à partir de 18H30, à l'Auditorium Saint-Germain.

4.6.14

extrait


On entend rien pas la même le bruit d’un moteur

 peut-être voit-on une couleur jaune insistante retrouvée par hasard dans des feuillages ou dans une chevelure

 le récit s’éteint toujours dans la contemplation 

les grands arbres qui s’élèvent se moquent bien de nos vies désastreuses et de nos légendes illisibles



1.6.14

Venu ainsi

 
les corps nus en plusieurs temps soit l'effeuillage soit le sexe

 un bas tout doux peut faire l'affaire

la chair qui se trémousse à défaut d'un beau cri 

il faut bien quelque chose qui sorte de l'ordinaire 

qui sorte de l'eau

(d'abord écrit "du lot" )

Ça durera le temps que ça peut

On rêvera alors à notre petite fenêtre à nous, cheminée, chiens, maisonnettes

souvenirs patrimoniaux

Et le soir j'irai chasser





là où


31.5.14

Photographie d'enfance

 Cette image revient souvent me rendre visite. Elle n’est pas une hantise, pas une angoisse. Ce que j’éprouve quand le regarde aujourd’hui entremêle plusieurs états d’âme. J’ai de la tendresse pour l’enfant que je regarde, et de l’amour pour celui qui l’a prise : celui qu’on ne voit pas  (le photographe) mon père. Mais l’inquiétude est diffuse, indéterminée. Elle rôde encore à la surface de ma pensée. Je dois avoir à peu près huit ans. J’ai une coupe de cheveux à la mode de l’époque — un bol de blondinet. On ne voit pas mes yeux, car ma tête est baissée. Je porte un sweat shirt Mickey, et un blouson en cuir entrouvert, mes mains sont menottées. La lumière chaude de l’éclairage (je crois me souvenir d’un crépitement simultané de deux flashs que j’entendais se déclencher et qui me donnaient la sensation physique de cogner contre mes paupières closes) offre à la couleur de ma peau une vibrance saisissante. Pour solliciter Roland Barthes qui s’inscrit ici très spontanément, ces mains fermées constituent le punctum de l’image : elles me rappellent cette crispation intime que j’éprouvais sans oser l’admettre à mon père pendant la prise de vue. L’argument de cette mise en scène ? La couverture d’un livre écrit par un juge d’instruction, un certain Joël Weiss, juge d’enfants meurtriers.  C’est d’ailleurs le titre du livre : ces mots qui traversent mon corps sur la couverture. Face à l’image, je suis parfois désemparé. On peut entendre des remarques attendues. Comment un père a-t-il pu faire ça ?  C’est atroce, une violence inouïe. Un geste symbolique démentiel, etc.  Mais dans ma mémoire d’enfant, aucun pathos ne m’affligeait. Je savais bien qu’il s’agissait d’un jeu. Une fiction. Je savais aussi que je n’avais jamais tué personne. Et le fait d’être transformé en sujet aveugle, me convenait tout à fait. Je voulais seulement faire plaisir à mon père, ne surtout pas le décevoir. Sage comme une image. Aujourd’hui, je ne photographie presque personne. Aucun visage frontal. Une phrase m’est venue l’an dernier clore l’expansion de ce souvenir. L’exécution d’un portrait est comme un crime de visage. Rien de grave, en somme.

Chien (en pensant après-coup à Paul Nizon)


Arthur

Arthur avait écrit un article sur le contrôle du vol des pigeons voyageurs. C'était à la fin du XIXème siècle. Ingénieur venu du Brésil, cet arrière-arrière-grand-père dont je porte le nom, côtoyait Emile Zola, et quand il ne rédigeait pas des articles techniques (comme celui sur l'aménagement des bords de seine pour l'exposition universelle de 1900) il prenait aussi des photos. Je ne l'ai su que très récemment, grâce aux informations donnés par Michel Poivert, historien de la photographie. Coucher de soleil, portraits d'atelier, scènes pastorales, en petit maître, Arthur G. da Cunha pratiquait ce qu'on appelait la photographie Pictorialiste.  Je ne sais pas grand chose de lui. Pourquoi ses images sont-elles aujourd'hui conservées au Musée d'Orsay et à la BNF ? Je l'ignore. On a du trouver ça bien, n'est-ce pas ? En 1914, pour éviter la guerre, il est reparti à Rio où il est mort dans les années 60. S'est-il encore intéressé aux oiseaux ? A-t-il photographié ? Je l'ignore.  En revanche, je sais que mon père sans connaître la destinée d'Arthur est lui aussi devenu photographe, dans les années 1970. Je sais que 30 ans après, je suis entré à mon tour dans une autre aventure d'images. C'est déjà ça, n'est-ce pas ?

30.5.14

Papier retrouvé


image vraie

Les images vues la plupart du temps sur nos satanés écrans — frustration.

Quelqu'un m'écrit pour 

" Découvrir les "photographies "en vrai", plonger dedans." 

Far West


Problème & solution

Faire le vide, puis combler le manque.

Tout à coup plus habité par le langage, je force quand même le chemin, pour retrouver la force, le prestige - l'amour sans doute.

Quand je réfléchis comment structurer tout ça, je me démonte mentalement, j'y vois là comme un truc autoritaire ; j'en suis encore à cet âge bête où l'on prend la contrainte pour une bête noire ; je ne tiens pas à me plier à une discipline particulière - sagesse qui me rendrait dingue.

Dire et montrer le tout-venant (de la vie) suppose  une attention miraculeuse en ces temps de distractions moches. Jouer la carte de la multiplicité sans pour autant se perdre me paraît être un beau projet forcément risqué, avec ce sentiment inaugural délicieux : être toujours et encore et encore au commencement.

Se prendre enfin pour soi sans complaisance  : solution.

Solution : une image importante par semaine. Mon ordonnance du monde.

Solution : une pensée juste écrite par jour. La prescription de ma tête.

Avec tout ça on s'en sortira.