2.3.15

photogravure

                                Images extraites du livre "Incidences" (Filigranes Éditions) à paraître le 26 mars.

Par Julia Kerninon


"On photographie des choses pour se les chasser de l'esprit. Mes histoires sont une façon de fermer les yeux". Franz Kafka

Il suffit d'un mouvement du doigt pour immobiliser l'action et la rendre éternelle. Figer le mouvement et l'offrir à la lecture. L'art d'Amaury da Cunha appelle à la scrutation. Il fait rentrer le spectateur dans sa propre obsession de regarder, sans vraiment y chercher une réponse, le monde qui l'entoure. En parallèle, ses textes, souvent fragmentaires, toujours intenses, relèvent du même regard, mi-hagard mi-ironique. C'est comme une enquête qu'il mènerait depuis toujours, accumulant des indices dérisoires, menaçants pourtant, parce qu'intimes. Les rassemblant pour les identifier avant de les abandonner à d'autres – le regard oblitérant toutes choses vues, les renvoyant dans le passé, se portant maintenant sur le futur des choses encore inconnues.

 Par moments, ses clichés rassemblés dans une exposition semblent des tableaux classiques et indiscutables, et la minute suivante ils font penser aux preuves du crime plastifiées disposées sur des tables de tribunal, accablantes.
Des trophées aussi, des porte-bonheurs. Des petites et des grandes choses, mises toutes à égalité. Toutes lois abolies. Toutes certitudes ébranlées. Confettis scintillants sur une poitrine nue, christique. Ombres chinoises. Mouvements de bras absurdes et quotidiens. Fumée, arbres ployés, objets abandonnés, instants volés, traces.
Autoportraits mystérieux. Femmes perdues. Neiges. Les images comme des regards jetés. Les textes comme des légendes sans objet. Des bribes. On croirait les photos de vacances d'un faux-fuyant, d'un étranger partout, qui ne sait pas sur quoi on attend de lui qu'il fixe son attention exactement, un touriste qui ne verrait pas la tour Eiffel même si elle était dans son champ de vision, mais qui sait choisir son pigeon préféré dans une mêlée duveteuse.
On n'a pas ici affaire à une pose d'artiste cynique, mais à un individu exigeant dont le travail nous demande, innocemment, si vraiment jusqu'ici on avait cru aux apparences, si on s'était laissé avoir par une coquille qu'il n'a, lui, Amaury, jamais même entrevue. C'est un regard perçant, sans concession, mais tendre pourtant, pourtant candide. Enfant sévère, pour qui un aigle n'est ni une métaphore ni un symbole, mais d'abord une paire de serres potentiellement meurtrières. Amaury da Cunha nous montre un autre monde, celui qui se dissimule entre les clichés habituels, dans les failles. Un monde de mouvements cassés, de visages mystérieusement dissimulés, de tragédies et de comédies minuscules, de villes toutes fantômes, d'animaux touchants et féroces. Mise en doute permanente des habitudes, du confort, de la chaleur. Derrière le rideau. Sous le tapis. Amaury da Cunha opte systématiquement pour le plus difficile, le moins aimable, ce qui ne fait pas l'unanimité au premier round. Snober l'évident pour privilégier le secret – privilège de celui qui a de la ressource, qui peut convoquer la grâce seul, sans bagatelles, sans fioritures. Lumière seule. Saccades. Après tout.
Et maintenant ce travail en cours, sobrement intitulé Incidences. Lire les titres comme des indices de la démarche. Dans son travail, Amaury da Cunha navigue en permanence entre l'intimité et la distance. Poses inconfortables, solitudes, passants immobilisés dans la contemplation du vide. Mais aussi : puissance chaude des animaux au zoo, fauteuils velours rouge au cinéma, jeunes américaines de sortie. Dans les expositions, juxtaposées, les images font apercevoir un nouveau monde, plus cru. On n'est jamais sûr de ce qu'on a vu dans ces images, et pourtant elles nous font douter à leur tour de ce que nous avions cru voir jusque là. C'est une œuvre qui se déploie, puissante, silencieuse, précise, année après année, collection après collection. Les textes, éparpillés sur le site http://saccades-images.blogspot.de/, sont en fait presque inséparables du travail photographiques, relèvent de la même quête. La démarche de Da Cunha est toute entière dans cet aller-retour concentré entre les deux formes, comme s'il choisissait encore son médium, l'outil le plus adapté à son ouvrage. Il ricoche de l'une à l'autre, efficacement mais sans l'arrogance des pleins pouvoirs.
Écrire, photographier – saisir ce qui échappe comme de l'eau entre les mains. Donner un nom et un visage à ce qui change sans cesse – le flux de la vie mouvante, incertaine, fragile. Inventaire parfois luxuriant, parfois anxieux. Instabilité fondatrice, parce que profondément honnête. Da Cunha repart toujours de zéro. Son style, parfaitement reconnaissable, c'est ce silence partout présent, cette pause dans la cohue. L'inconscient de tous les instants, frôlant avec la folie douce. Élégamment. Parcours d'un combattant contemplatif. Gladiateur aux deux armes – images et mots. Reproduire la réalité pour s'assurer de sa présence. Immortaliser pour oublier. Rendre immortel pour oublier qu'on ne l'est pas soi-même.

22.2.15

Titres & notes

Précis de méconnaissance
Souvenirs de loin
Suite(s)
Garde à vue
Vacillement
Cheminer dans l'espace sauvage
Refonte du réel

"Je veux de ces fragments étayer mes ruines."Eliot

La progression infinie vers le désert

Cacophonie culturelle

"Plus tu es proche de la matière, du réel, pierre air feu et bois, mon gars, plus le monde devient spirituel." Snyder

11.2.15

Fond de l'œil

À paraître le 6 mai aux éditions Le Rouergue, un petit livre sur la photographie, sans images à l'intérieur.


30.1.15

à paraître

Incidences (photographies et textes), éditions Filigranes, mars 2015.

Fond de l'œil (petites histoires de photographies), éditions Le Rouergue (collection La Brune), mai 2015.

21.1.15

Paris

Une balle dans le pied

Elle écrivait ses phrases enrobées dans un flou artistique pour camoufler la pauvreté de sa pensée. 
Elle pensait sans doute que cela passerait pour de la subtilité, difficile à décrypter. 
En réalité, il n'y avait rien à comprendre à son charabias. 
Rien du tout. 
Je mesurais seulement l'indigence de son esprit à l'aune de sa  prose.
Pourquoi s'obstinait-elle à vouloir encore écrire ?
Bien entendu, elle ne pouvait pas entendre des critiques. 
Plusieurs fois, par charité sémantique, j'ai essayé de lui dire qu'elle était confuse.
Orgueilleuse et de mauvaise foi, elle faisait semblant de m'écouter, elle rectifiait même quelques erreurs signalées, mais elle revenait très vite à son écriture suicidée.

15.1.15

Notes de janvier

Le voyage de la sensation jusqu'à l'idée. Moins d'images ces temps-ci. Nécessité joyeuse de ne rien faire pour sentir vraiment le temps entrer et sortir de soi.

Imminence du prochain livre "Incidences" (en mars prochain) qui clôt une certaine manière de photographier et d'écrire.

Dans une conversation je lui raconte que je vais m'intéresser au blanc.

Achevé aussi un volume de textes courts qui s'appelle "Fond de l'œil". Des récits sur des photographies. D'après des photographies. Un livre que de phrases, sans photos. J'y parle de la photographie de famille, de la place de l'image dans un journal, de mes premiers souvenirs de photographies, d'une comète, de mon frère, de pornographie, de Peter Handke, de Sarkozy, de Khadaffi, de Bergounioux, mais aussi mon ancêtre Arthur da Cunha (le photographe pictorialiste), de Top Gun, du désir, etc.

10.12.14

Being Beauteous


Petit papier sur notre exposition "Being Beauteous" qui se poursuit à Toulouse au Château d'eau jusqu'au 4 janvier.


1.12.14

Projet en cours

J'écris actuellement un livre sur la photographie dans lequel il n'y aura aucune image reproduite. Ce sont des légendes qui viennent au secours d'images qui ont perdue de vue leur origine. Rien de grave. Mais ces textes ne changeront rien aux photographies auxquels ils se réfèrent.  J'écris sur ces images pour seulement pour pouvoir écrire à nouveau. Ce sont de simples prétextes, des documents de la vie. Et quand je les regarde pour écrire, je ne pense plus à l'art, je suis dans le fonctionnement de l'existence, j'essaie de la comprendre, un peu.

28.11.14

#mélange 2


notes


Craigie Horsfield m’a permis d’envisager

 la photographie comme une façon de mélanger des genres 

iconographiques, en restant pieds et mains liés au réel.

 "Il faut qu'il y ait une certaine déconvenue face aux images, sinon elles deviennent des scènes de genre, des catalogues de références, ou des exercices formels, rien qui ne m'ait jamais intéressé."

« Le monde est sans objet véritable », BLV. C’est ça.

Que d’images sages de nos jours. (Agencements policés)

Ne pas perdre de vue aussi l’héritage surréaliste, et ses

« grandes images imprévisibles, sauvages. »

 comme le rappelle Yves Bonnefoy. Sans se perdre dans le surréel, la plaie. 

bloc

Les photos : d'innombrables (et innommables ) digressions.

Poétique de l'infime.

Penser un accrochage comme une myriade d'images, toutes décalées au mur les unes par rapport aux autres — pas d'alignement. Chaos. Étoiles qui dansent, les photos ne sont soumises à aucun centre de gravité, elles dérivent.


26.11.14

Sans titre

Question du soir

Une hésitation entre l'image affranchie de ses codes, un peu délirante, sortant du sillon, et l'image brute, ancrée dans le réel, qui documenterait mon propre questionnement. 

22.11.14

Being Beauteous

 Extrait du texte de Jean DEILHES (Université de Toulouse II J. Jaurès) pour le catalogue de l’exposition édité par le Château d'eau.

" Etant donné, premièrement, l’étrange beauté du monde, et, deuxièmement, la besogne généralement assignée à la photographie —longer opiniâtrement les ornières du réel—,  quelle figure est-il possible de tracer à partir de quatre points (de vue) sans aucune mise au carré ? Tel semble être le paradoxe auquel s’attaquent ici le quatuor de jeunes artistes : fixer momentanément l’insaisissable sans faire appel aux cadres normés du genre, de la série, pas plus que du thème fédérateur ni des juxtapositions d’auteurs.

Visant une forme de réconciliation entre le sensible et le visible en dehors du registre des faits et des formes du constat, la proposition véritablement collective prend le contrepied des usages utilitaires d'une photographie focalisée sur l'extériorité des choses. Les démarches tendent ici à retrousser  la boîte à images sur elle-même ; transformée en outil de captation d'un univers intérieur, la machine se fait attentive aux signes mineurs et aux émois, aux affleurements du rêve et du désir à la périphérie de la vision. Alors les instants indécis, les réminiscences du souvenir et les traces mémorielles forment une coulée de temps dont l'étrangeté fascine."


18.11.14

à venir



Bientôt au mur dans le cadre de l'expostion "sacré(s)" chez Artyfact à Paris.


Plus d'informations, ici.




26.10.14

Prière

Tout à l'heure, à Notre Dame Des Champs, je perpétue encore un petit rituel avant d'aller voir mon analyste : je rends visite à la vierge statufiée dans la chapelle, trempe mes doigts dans l'eau bénite, commence à réciter machinalement, comme quand j'étais enfant, un Je vous salue marie. Tout à coup, un désir d'image annule ma prière. Elle l’interrompt plutôt ; ou elle se substitue à elle (comme le langage échappe à la vérité des faits !) En regardant la Vierge, mes yeux sont attirés par le christ agonisant qu’elle porte dans ses bras. Un détail me fait oublier tout le reste : la main ballante de Jésus abîmée par le temps (quelques doigts lui manque) sur laquelle quelqu’un a déposé une rose rouge. Je n’ose pas sortir l’appareil, car une femme est en train d’allumer un cierge à mes côtés et je ne veux pas troubler son recueillement.  Je fais alors un clic clac mental ; mais ce ne n’est pas suffisant ; pour ne pas oublier ce  fragment qui me rappelle mon frère amputé de ma vie, je consigne ce souvenir par ici.

15.10.14

bribe d'article


Avant même de commencer à travailler sur les images de X, l’écrivain Y sait qu'il ne cherchera pas à illustrer en mots ce que l'image représente : celle-ci est un matériau de départ, comme un négatif, au sens photographique, qu'il va falloir développer. Y retient cent images, comme autant de prétextes pour mettre l'écriture en branle. Une fois son corpus de photographies retenu, l'aventure du texte peut commencer. Mais l'auteur tient à éviter la facilité du commentaire pour ne pas prendre l'image au pied de la lettre. Celle-ci doit en effet s'ouvrir à son inspiration, ne pas être un modèle prégnant, mais bien un embrayeur d'écriture.

14.10.14

automne


Une photographie

Le visage rouge (on ne sait pas si c'est la peau ou la lumière qui le colore) d'une femme, photographiée de face.

sacre

S’il y a une trace du sacré dans la photographie, elles est reliée, sans doute, à l’intensité du réel  qui provoque chez le chercheur d’images un désir de recueillement. Saisie d’un instant,  prière silencieuse à l’endroit du visible, dans un seul mouvement que je continue à trouver délicieusement mystérieux malgré le innombrables images prises depuis  quinze ans. Quand je photographie, je découvre une dimension cachée dans un visage, un objet ; est-ce qu’il s’agit d’une qualité nouvelle qui échappe aux regards du quotidiens  souvent plats et répétitifs ? Sans doute.  Face à la chose, devant l’image, il n’y a aucune promesse d’un ailleurs, aucun fruit d’une croyance religieuse. C’est un réel profane, sans Dieu, que fouillent les images que je prends.

5.10.14

being beauteous

Le travail que nous sommes collectivement en train de faire pour l'exposition Being Beauteous à Toulouse : privilégier seulement les images, comme si, dans ces dialogues fictifs, nous suspendions momentanément nos identités. Les photographies s'ouvrent  à des rencontres imprévues au départ, elles construisent un "monde" nouveau,  et peuvent désormais se passer de nos noms et de leurs circonstances privées. Il se s'agit cependant pas, dans ces mélanges— de signifier que tout se vaut, et que nos images peuvent désormais être interchangeables. Envisager plutôt ce dialogue sans d'autres référents que ce que nous donnons à voir sur les murs. Tout ce qui est extérieur aux images, dans cette expérience, ne compte plus.

écho

Mot de Fabrice au sujet des textes de mon prochain livre : "En lisant tes textes, m'est revenue cette image d'oiseaux prédateurs qui utilisent les courants ascendants pour mieux repérer leurs proies.
Les mêmes oiseaux que l'on retrouve parfois perché sur un piquet en bord de route... On plane constamment à différentes altitudes."

Carnet retrouvé au fond d'un tiroir (2003)

Mon regard en sait toujours un peu plus long que moi.

Accès de fièvre, ennui du retour des mêmes objets dans l'œilleton de la machine. La fièvre du normal. Guérison par la rupture.

Désir de voyages dans des villes du sud de l'Europe. Qu'est-ce qui est semblable à mon corps dans une ville ?

Quand une phrase se termine, il faut une image, pourquoi ?

Écrire : revenir à l'enfance, mais sans l'histoire. Ne fais pas ton petit Marcel, je t'en prie.

Quand j'écris "je vois", mon œil se dépose comme un coton sur une jolie petite plaie. Le regard serait alors comme un acte de guérison, à nouveau en forme pour être uni au réel.

4.10.14

Boulevard Blanqui










Photographier (au tout petit jour) pour bien vérifier que les choses n'ont pas disparu pendant la nuit.

3.10.14

Photographie et poésie (Bonnefoy)

C’est peut-être l’invention de l’éclairage électrique, dans nos villes, qui rappelle le mieux ce que provoque la photographie dans notre regard. Dans la nuit noire, la lumière artificielle désigne autrement les choses qui nous entourent. Ces visions nocturnes sont désormais incertaines, lacunaires ; elles laissent apparaître des manques, des absences. Le promeneur s’y aventure avec prudence avec le sentiment  parfois inquiétant de découvrir un autre territoire — même s’il le connaissait déjà par cœur  sous la lumière du jour.  Dans le noir faiblement éclairé, je fais l’expérience du néant ; mon regard est tout à coup privé de ses repères, la couleur des choses change de nature, et la forme des objets  que je perçois est comme frappée d’incertitude. À la place d’une branche qui s’agite dans le vent, c’est un oiseau que je crois deviner ; un être passe furtivement là où se termine la lumière. Qui est-ce ? Un homme, une femme, un fantôme. En photographiant, c’est peut-être bien cette même sensation qui fait vaciller notre regard. Dans son dernier livre, Poésie et photographie, Yves Bonnefoy développe le rapprochement de  l’invention de l’éclairage public et celle de la photographie. Une image est une nuit nouvelle dans laquelle “l’apparence s’est détachée de son sens. De quoi déjà faire des immeubles de simples façades sans rien derrière.” 

 

Paris





29.9.14

Being Beauteous à Toulouse


Imaginée par quatre jeunes artistes français, Anne-Lise Broyer – Nicolas Comment – Amaury da Cunha – Marie Maurel de Maillé, dont les travaux sont en résonnance, cette exposition est co-produite avec le Musée de la Roche-sur-Yon.

À l’origine, ce titre énigmatique qui pourrait peut-être éclairer notre désir d’être ensemble et notre manière de faire.
Car c’est d’abord « le mystère » qui nous attire — dans la singularité de nos parcours, selon des modalités différentes, liées à la spécificité de nos histoires et de nos rencontres.

Avec toute la prudence requise — dans un monde ironique et toujours contaminé par l’ère du soupçon — c’est la question du sensible qui nous rassemble. Et avec lui, un rapport particulier aux images.
Traversée incertaine, tâtonnante, hypothétique dans les franges du réel, dans ses vestiges, dans ses zones d’ombres, ses couleurs franches ou incertaines, nos images cherchent à renouer un dialogue avec ce qui à nos yeux souffre bien trop souvent d’indifférence.

Ainsi, il nous semble que cette énigme de la Présence soit peu représentée dans le champ des arts visuels. La photographie aujourd’hui est bien trop souvent occupée à vouloir transformer le monde en signaux de vérités et à réifier les apparences en figures de banalités.*

Car l’image photographique, pour nous, n’est ni une boîte à messages, ni une machine à produire des preuves. Ce qui exclut de nos champs de représentations tout ce qui relève des classifications. Nous ne faisons pas de reportage, ni de portraits, encore moins d’images d’architectures. Nous faisons des images pour redonner à la question de l’errance toute sa richesse, et sa valeur.

Pour nous, la photographie est bien une discipline médiane : à la croisée des chemins. Quelque part entre la littérature et les arts plastiques. Ce qui ouvre des pistes de croisements que nous affectionnons : Poésie, musicalité, fiction...

Mais au final c’est toujours la question du regard qui reste essentielle à nos yeux. Renouer avec l’attention, tenter d’acquérir une certaine acuité c’est rendre à nouveau possible un acte de liaison et de partage. Un art de l’adhésion au monde. Une aventure rétinienne qui cherche ses sources aux confins d’une expérience intérieure, mais aussi dans le foisonnement de la matière du monde. Un refus du feuilleton, du storytelling, de la distraction ; en somme, il s’agit bien de (re)mettre le réel au premier plan, dans toute sa nudité, son mystère, sa beauté. Being Beauteous...

* Dans l’histoire de la photographie, nous avons pourtant quelques figures de références. Deux aventures continuent d’éclairer la nôtre. D’abord le bel effort des Cahiers de la photographie (1980/1990), qui ont légitimé une « pratique buissonnière » de la photographie dans laquelle nous nous reconnaissons. Mais aussi la figure atypique de Bernard Lamarche-Vadel, critique d’art et écrivain, qui reste un repère essentiel pour nous : en défendant ce qu’il appelait « L’ atelier photographique Français » (Arnaud Claass, Magdi Senadji, Bernard Plossu, Denis Roche...) il a circonscrit un territoire singulier de la photographie — une photographie, consciente de son histoire, mais libérée de ses usages. Cette dimension « ustensilaire » de la photographie contre laquelle il n’a jamais cessé de pester.

Senlis







Ces tentations un peu vaines de la symbolique qui "casse pas des briques" selon mon ami S.

1999





saccades


J'avais comparé le photographe à un flic attentif à la moindre irrégularité, mais ce matin, j'ai repéré dans le métro un pickpocket avec un œil qui balayait l'espace comme une tour de contrôle. Je me comporte souvent comme lui lorsque je photographie ; voleur de choses. Je ne dois pas être remarqué, je suis affamé, je me nourris du moindre objet qui ne vaut souvent rien, je me faufile entre les gens que je frôle et coupe en morceaux, je ramasse les restes, je traverse les vitrines, mais pourtant, malgré tout que j'ai pris, j'ai le sentiment d'être toujours aussi pauvre.

New York


Radio

Écoutant à la radio la voix posthume de Pontalis dont j'admire depuis peu les textes, et qui a débloqué mon problème de parole écrite, j'ai été sensible au genre de littérature qu'il appelle l'autographie : le fait d'écrire à partir de sa vie, et non sur sa vie. Dans les séries d'images que je construis depuis quelques années, je ne montre jamais pas directement ma vie dans mes photographies ; je l'insinue ; je la cache au fond des images ; ce n'est pas elle qui est la reine, ce qui ne l'empêche pas de faire  naître des beaux motifs visuels tout en les détournant de leurs origines : les êtres photographiés perdent leurs états civils, le lieux sont oublieux de leurs géographies, et les objets troquent volontiers leurs qualités pour d'autres. Est-ce pour autant je me situerais dans le fiction ou l'imaginaire ? Non, nous sommes toujours et encore dans la réalité, mais sans doute à l'intérieur d'elle-même ; quelque part dans une forme qui en serait l'origine sauvage ou bien son crépuscule. 

18.9.14

Vigilance


Cette femme ne regarde pas son entourage : elle le scrute, elle le surveille avec un œil perçant et vérificateur ; elle est sans doute effrayée que quelque chose lui échappe, que le monde ne soit tout à coup plus à sa place, qu’un petit désordre la mette en danger, alors elle veille, jour après jour, pointe les irrégularités de la journée, les défauts en tous genres (chemise mal repassée, objets déplacés), son fantasme est de rester maîtresse du monde ; elle ne doit pas rêver, ni contempler quoi que se soit  : s’abandonner au rêve de la vue, cela serait sans doute sa perte, son arrêt de mort.  Regarder pleinement  quelque chose ou quelqu’un suppose de se détacher de lui, de n’être plus propriétaire de rien, de laisser monter en soi une attention flottante, sans vouloir identifier les choses, juste pour les faire apparaître —les suspendre à la fragilité de l’instant (leur seule demeure). Cette femme me déprime, quand elle me regarde, elle est incapable de fixer son attention sur mon visage, et comme je n’existe pas pour elle : aucun risque de contamination, je trace ma route, si je devais la photographier, je lui demanderais de fermer les yeux pour faire le deuil de tout ce qu’elle a manqué de ce monde.