15.10.14

bribe d'article


Avant même de commencer à travailler sur les images de X, l’écrivain Y sait qu'il ne cherchera pas à illustrer en mots ce que l'image représente : celle-ci est un matériau de départ, comme un négatif, au sens photographique, qu'il va falloir développer. Y retient cent images, comme autant de prétextes pour mettre l'écriture en branle. Une fois son corpus de photographies retenu, l'aventure du texte peut commencer. Mais l'auteur tient à éviter la facilité du commentaire pour ne pas prendre l'image au pied de la lettre. Celle-ci doit en effet s'ouvrir à son inspiration, ne pas être un modèle prégnant, mais bien un embrayeur d'écriture.

14.10.14

automne


Une photographie

Le visage rouge (on ne sait pas si c'est la peau ou la lumière qui le colore) d'une femme, photographiée de face.

sacre

S’il y a une trace du sacré dans la photographie, elles est reliée, sans doute, à l’intensité du réel  qui provoque chez le chercheur d’images un désir de recueillement. Saisie d’un instant,  prière silencieuse à l’endroit du visible, dans un seul mouvement que je continue à trouver délicieusement mystérieux malgré le innombrables images prises depuis  quinze ans. Quand je photographie, je découvre une dimension cachée dans un visage, un objet ; est-ce qu’il s’agit d’une qualité nouvelle qui échappe aux regards du quotidiens  souvent plats et répétitifs ? Sans doute.  Face à la chose, devant l’image, il n’y a aucune promesse d’un ailleurs, aucun fruit d’une croyance religieuse. C’est un réel profane, sans Dieu, que fouillent les images que je prends.

5.10.14

being beauteous

Le travail que nous sommes collectivement en train de faire pour l'exposition Being Beauteous à Toulouse : privilégier seulement les images, comme si, dans ces dialogues fictifs, nous suspendions momentanément nos identités. Les photographies s'ouvrent  à des rencontres imprévues au départ, elles construisent un "monde" nouveau,  et peuvent désormais se passer de nos noms et de leurs circonstances privées. Il se s'agit cependant pas, dans ces mélanges— de signifier que tout se vaut, et que nos images peuvent désormais être interchangeables. Envisager plutôt ce dialogue sans d'autres référents que ce que nous donnons à voir sur les murs. Tout ce qui est extérieur aux images, dans cette expérience, ne compte plus.

écho

Mot de Fabrice au sujet des textes de mon prochain livre : "En lisant tes textes, m'est revenue cette image d'oiseaux prédateurs qui utilisent les courants ascendants pour mieux repérer leurs proies.
Les mêmes oiseaux que l'on retrouve parfois perché sur un piquet en bord de route... On plane constamment à différentes altitudes."

Carnet retrouvé au fond d'un tiroir (2003)

Mon regard en sait toujours un peu plus long que moi.

Accès de fièvre, ennui du retour des mêmes objets dans l'œilleton de la machine. La fièvre du normal. Guérison par la rupture.

Désir de voyages dans des villes du sud de l'Europe. Qu'est-ce qui est semblable à mon corps dans une ville ?

Quand une phrase se termine, il faut une image, pourquoi ?

Écrire : revenir à l'enfance, mais sans l'histoire. Ne fais pas ton petit Marcel, je t'en prie.

Quand j'écris "je vois", mon œil se dépose comme un coton sur une jolie petite plaie. Le regard serait alors comme un acte de guérison, à nouveau en forme pour être uni au réel.

4.10.14

Boulevard Blanqui










Photographier (au tout petit jour) pour bien vérifier que les choses n'ont pas disparu pendant la nuit.

3.10.14

Photographie et poésie (Bonnefoy)

C’est peut-être l’invention de l’éclairage électrique, dans nos villes, qui rappelle le mieux ce que provoque la photographie dans notre regard. Dans la nuit noire, la lumière artificielle désigne autrement les choses qui nous entourent. Ces visions nocturnes sont désormais incertaines, lacunaires ; elles laissent apparaître des manques, des absences. Le promeneur s’y aventure avec prudence avec le sentiment  parfois inquiétant de découvrir un autre territoire — même s’il le connaissait déjà par cœur  sous la lumière du jour.  Dans le noir faiblement éclairé, je fais l’expérience du néant ; mon regard est tout à coup privé de ses repères, la couleur des choses change de nature, et la forme des objets  que je perçois est comme frappée d’incertitude. À la place d’une branche qui s’agite dans le vent, c’est un oiseau que je crois deviner ; un être passe furtivement là où se termine la lumière. Qui est-ce ? Un homme, une femme, un fantôme. En photographiant, c’est peut-être bien cette même sensation qui fait vaciller notre regard. Dans son dernier livre, Poésie et photographie, Yves Bonnefoy développe le rapprochement de  l’invention de l’éclairage public et celle de la photographie. Une image est une nuit nouvelle dans laquelle “l’apparence s’est détachée de son sens. De quoi déjà faire des immeubles de simples façades sans rien derrière.” 

 

Paris





29.9.14

Being Beauteous à Toulouse


Imaginée par quatre jeunes artistes français, Anne-Lise Broyer – Nicolas Comment – Amaury da Cunha – Marie Maurel de Maillé, dont les travaux sont en résonnance, cette exposition est co-produite avec le Musée de la Roche-sur-Yon.

À l’origine, ce titre énigmatique qui pourrait peut-être éclairer notre désir d’être ensemble et notre manière de faire.
Car c’est d’abord « le mystère » qui nous attire — dans la singularité de nos parcours, selon des modalités différentes, liées à la spécificité de nos histoires et de nos rencontres.

Avec toute la prudence requise — dans un monde ironique et toujours contaminé par l’ère du soupçon — c’est la question du sensible qui nous rassemble. Et avec lui, un rapport particulier aux images.
Traversée incertaine, tâtonnante, hypothétique dans les franges du réel, dans ses vestiges, dans ses zones d’ombres, ses couleurs franches ou incertaines, nos images cherchent à renouer un dialogue avec ce qui à nos yeux souffre bien trop souvent d’indifférence.

Ainsi, il nous semble que cette énigme de la Présence soit peu représentée dans le champ des arts visuels. La photographie aujourd’hui est bien trop souvent occupée à vouloir transformer le monde en signaux de vérités et à réifier les apparences en figures de banalités.*

Car l’image photographique, pour nous, n’est ni une boîte à messages, ni une machine à produire des preuves. Ce qui exclut de nos champs de représentations tout ce qui relève des classifications. Nous ne faisons pas de reportage, ni de portraits, encore moins d’images d’architectures. Nous faisons des images pour redonner à la question de l’errance toute sa richesse, et sa valeur.

Pour nous, la photographie est bien une discipline médiane : à la croisée des chemins. Quelque part entre la littérature et les arts plastiques. Ce qui ouvre des pistes de croisements que nous affectionnons : Poésie, musicalité, fiction...

Mais au final c’est toujours la question du regard qui reste essentielle à nos yeux. Renouer avec l’attention, tenter d’acquérir une certaine acuité c’est rendre à nouveau possible un acte de liaison et de partage. Un art de l’adhésion au monde. Une aventure rétinienne qui cherche ses sources aux confins d’une expérience intérieure, mais aussi dans le foisonnement de la matière du monde. Un refus du feuilleton, du storytelling, de la distraction ; en somme, il s’agit bien de (re)mettre le réel au premier plan, dans toute sa nudité, son mystère, sa beauté. Being Beauteous...

* Dans l’histoire de la photographie, nous avons pourtant quelques figures de références. Deux aventures continuent d’éclairer la nôtre. D’abord le bel effort des Cahiers de la photographie (1980/1990), qui ont légitimé une « pratique buissonnière » de la photographie dans laquelle nous nous reconnaissons. Mais aussi la figure atypique de Bernard Lamarche-Vadel, critique d’art et écrivain, qui reste un repère essentiel pour nous : en défendant ce qu’il appelait « L’ atelier photographique Français » (Arnaud Claass, Magdi Senadji, Bernard Plossu, Denis Roche...) il a circonscrit un territoire singulier de la photographie — une photographie, consciente de son histoire, mais libérée de ses usages. Cette dimension « ustensilaire » de la photographie contre laquelle il n’a jamais cessé de pester.

Senlis







Ces tentations un peu vaines de la symbolique qui "casse pas des briques" selon mon ami S.

1999





saccades


J'avais comparé le photographe à un flic attentif à la moindre irrégularité, mais ce matin, j'ai repéré dans le métro un pickpocket avec un œil qui balayait l'espace comme une tour de contrôle. Je me comporte souvent comme lui lorsque je photographie ; voleur de choses. Je ne dois pas être remarqué, je suis affamé, je me nourris du moindre objet qui ne vaut souvent rien, je me faufile entre les gens que je frôle et coupe en morceaux, je ramasse les restes, je traverse les vitrines, mais pourtant, malgré tout que j'ai pris, j'ai le sentiment d'être toujours aussi pauvre.

New York


Radio

Écoutant à la radio la voix posthume de Pontalis dont j'admire depuis peu les textes, et qui a débloqué mon problème de parole écrite, j'ai été sensible au genre de littérature qu'il appelle l'autographie : le fait d'écrire à partir de sa vie, et non sur sa vie. Dans les séries d'images que je construis depuis quelques années, je ne montre jamais pas directement ma vie dans mes photographies ; je l'insinue ; je la cache au fond des images ; ce n'est pas elle qui est la reine, ce qui ne l'empêche pas de faire  naître des beaux motifs visuels tout en les détournant de leurs origines : les êtres photographiés perdent leurs états civils, le lieux sont oublieux de leurs géographies, et les objets troquent volontiers leurs qualités pour d'autres. Est-ce pour autant je me situerais dans le fiction ou l'imaginaire ? Non, nous sommes toujours et encore dans la réalité, mais sans doute à l'intérieur d'elle-même ; quelque part dans une forme qui en serait l'origine sauvage ou bien son crépuscule. 

18.9.14

Vigilance


Cette femme ne regarde pas son entourage : elle le scrute, elle le surveille avec un œil perçant et vérificateur ; elle est sans doute effrayée que quelque chose lui échappe, que le monde ne soit tout à coup plus à sa place, qu’un petit désordre la mette en danger, alors elle veille, jour après jour, pointe les irrégularités de la journée, les défauts en tous genres (chemise mal repassée, objets déplacés), son fantasme est de rester maîtresse du monde ; elle ne doit pas rêver, ni contempler quoi que se soit  : s’abandonner au rêve de la vue, cela serait sans doute sa perte, son arrêt de mort.  Regarder pleinement  quelque chose ou quelqu’un suppose de se détacher de lui, de n’être plus propriétaire de rien, de laisser monter en soi une attention flottante, sans vouloir identifier les choses, juste pour les faire apparaître —les suspendre à la fragilité de l’instant (leur seule demeure). Cette femme me déprime, quand elle me regarde, elle est incapable de fixer son attention sur mon visage, et comme je n’existe pas pour elle : aucun risque de contamination, je trace ma route, si je devais la photographier, je lui demanderais de fermer les yeux pour faire le deuil de tout ce qu’elle a manqué de ce monde.

17.9.14

un rêve

J’ai rêvé qu’une boule de canon roulait dans ma tente, et qu’un directeur de centre d’art devenait mon psychanalyste, il ne voulait être payé qu’en “coups à boire”.

16.9.14

nuage


Hier, après une journée de travail particulièrement pénible, subissant la bêtise de certains individus dont l’unique passion semble de vouloir chercher à vous coincer, je tombe en arrêt devant l’épaisseur d’un nuage au-dessus du pont de Blanqui. Le soleil de la fin de journée fait tomber du ciel de multiples rayons ; il y a quelque chose d’un peu kitsch dans cette apparition qui aurait pu trouver sa place dans ces peintures au rabais que l’on trouve dans des vides greniers ; je ne peux cependant m’empêcher de saisir l’appareil photo, et je mitraille cette apparition ; exposer le ciel dans mon œil semble alléger mon esprit, il chasse tout ce qui l’a encombré dans la journée (le paysage morne de la vie de bureau, les paroles stressantes de l’entourage), j’ai alors le sentiment que la saisie de cette photographie me donne des ailes et que je regarde le monde du point de vue du nuage, tout près de la rue, juste au dessus des passants. 


La photographie fait parfois planer.

13.9.14

l'image, au cœur

La photographie, me touche, m’obsède, m’agace ; elle est devenu tout à fait envahissante : elle me fait gagner ma vie  (je suis dénicheur de clichés pour un journal)  et rend aussi mon existence supportable grâce aux photographie que je prends en marge de ces journées de travail. Comment ces petites figures dérisoires, mensongères, rêveuses, ont-elles gagné une telle importance ? Pourquoi donner une place aussi centrale à des petit bouts de papiers, ou pire, encore, à ces images prisonnières d’écran, ces précaires photographies numériques qui montrent le monde autant qu’elle le manquent à chaque fois et mettent un point d’honneur à vous rappeler la brièveté du temps, et surtout de nos sensations ?

11.9.14

Musique

Je me suis réveillé ce matin avec un désir musical très précis : écouter une fugue des suites françaises de Bach par Gould. Musique aérienne qui ouvre le cœur, donne de l’amplitude à quelques vieux rêves, suscite aussi l’envie de la faire partager.  Quand j’étais enfant, dès que je découvrais une musique qui me passionnait, il me fallait absolument la faire écouter aux autres. Souvenir vague d'un disque des Stroumphs que j'avais apporté à l'école et et fait jouer à fond dans la petite salle de classe.  Musique de liaison, recherche d’un dialogue. Je comprends  mieux pourquoi Bergman, quand il fait entendre Bach dans ses films, explique que cette musique représente un espoir de communication entre les êtres. Non, la musique n’est pas un plaisir solitaire, mais bien la renaissance d’un monde. Bach me repeuple toujours.

Dans la partie ingrate de la photographie appliquée (le reportage, l'illustration) à destination de la presse, les gens qui planchent sur le travail des images, disent souvent n'importe quoi : pour ne pas sentir déborder par les photographies, ils (se) piétinent dans un bavardage déprimant, se réfugient dans de la paraphrase, inventent des intentions bizarres aux images, préfèrent s'en remettre au sujet plutôt qu'à la forme. Vous évoquez le style, la seule affaire du regard, ou plutôt la question du style — sans forcément attester que telle image a bien un style particulier — on vous rétorque que le "problème" n'est pas là, que c'est l'information qui prime, on la cherche alors à la loupe, comme une pauvre preuve, la partie la plus proche de dépêche ingrate, en laissant de côté tout ce qui donne à une image sa vraie force : ce qui échappe à la première intention, ce qui rend le langage défaillant. La partie musicale d'une image, en somme.

1.9.14

Entretien avec Yann Tostain (juin 2014)

Votre travail incite à l’interprétation sauvage. On se surprend à se demander si vous avez toujours la même compagne, si la haie est celle de votre logement ou de votre maison de famille, etc… Pourtant, votre photographie n’est pas véritablement une photographie de l’intime. Est-ce que vous diriez que vous vous adonnez à un égotisme photographique (si l’on s’accorde à ne pas réduire le terme à sa définition péjorative)?

L'intime n'est pas nécessairement tourné vers un dévoilement personnel ou bien un vers un monde de petites sensations qui ne regarderaient que moi. Je suis sensible à des œuvres autobiographiques tant sur le plan littéraire que photographique, mais je ne crois pas que mes images proviennent tout à fait de la même veine. Disons que j'utilise ma vie comme un matériau que je prélève, que je restitue parfois d'une manière directe, ou que je transforme radicalement. Ce n'est pas non plus un jeu de pistes où il faudrait deviner qui se cache derrière ces images. Une photographie juste, pour moi, vient mettre en crise l'identité des choses qui nous entourent quotidiennement. J'ai lu récemment une remarque  de Chen Tong dite à l'écrivain  Jean-Philippe Toussaint : "Tu nous donnes l'intime en te servant du privé". Voilà une phrase simple qui dit beaucoup pour moi. Quant à l'égotisme, pourquoi pas. L'âpre et douce vérité des choses pour faire un lointain écho à Stendhal. Il y a une dizaine d'années, j'avais trouvé un mot (une notion ?) que je trouve aujourd'hui ridicule, mais qui explique peut-être mieux l'origine de mon travail : l'autologie. Comme un jeu visuel avec ce qui gravite autour de moi,  me touche, m'effleure, m'échappe partiellement. La photographie ruse avec le réel, qui parfois s'appelle ma vie, ou qui s'en éloigne, prend des formes bizarres qui n'ont pas toujours de nom. Paul Nizon, dans l'année de l'amour, résume bien cette belle affaire qui est notre lot commun : "La vie ? Dimension inconnue."

Vous disiez lors d’une précédente interview que le temps vous aidait à mettre en correspondance vos images. Vous disiez également qu’elles vous précédaient, et qu’il existait un élément de surprise dans la manière dont les séries s’agençaient. Selon vous, qu’est-ce qui différencie « Après tout » de vos premières séries ?

J'ai du mal à parler de séries. Je préfère évoquer des périodes photographiques, car elles sont toujours plus ou moins liées à des circonstances de la vie bien particulières, comme un sous texte qui n'a aucun intérêt en soi et qui n'aiderait pas vraiment à faire comprendre ou aimer ce que je construis. Il y a eu un deuil en 2009 que les images ont cherché à surmonter en m'apportant un surcroît de rêves et de dépassement que ma vie seule ne pouvait absolument pas m'apporter. D'où un certain onirisme parfois, beaucoup d'obscurité, comme si la réalité était perçue dans un demi sommeil (là où je me trouvais) dans les yeux d'un pénitent. C'est le lot de celui qui est en deuil, je crois. Puis les images plus récentes m'ont forcé à reprendre un chemin plus risqué, plus joueur, plus aléatoire aussi ; aubaines photographiques que je trouve dans mes voyages, dans des villes étrangères qui excitent mon regard. Comme si je me trouvais dans  "l'année de l'éveil" pour reprendre ce beau titre de Charles Juliet. Aujourd'hui, j'ai un besoin de produire des images contrastées, au sens où je mélange  des scènes dites intimes (pour être grossièrement schématique), et des événements précaires  trouvés dans la rue. J'ai mis du temps à comprendre que je cherchais au fond la même chose, peu importe où je me trouve. Quelqu'un m'a parlé récemment de sexualité au sujet d'images qui pourtant ne montrent rien, en apparence, d'érotique. Je peux l'entendre, pas vraiment le comprendre. C'est en tout cas la recherche du désir et la révélation du manque qui alimentent constamment mes images.

Qu'est-ce que vos images montrent ? Qu'est-ce que vos images ne montrent pas ?

Je montre le visage d'une femme brûlé par le soleil, la branche d'un arbre qui fléchit, le corps d'un enfant en difficulté, dont on ne sait, s'il est en pénitence, ou en train de se prosterner... Dans mes images, c'est d'abord le "un" qui l'emporte. Je photographie un événement, ou un plutôt un phénomène. J'aime poser le regard sur la chose qui l'a éveillé. Quant à la nature de cette chose, qu'elle soit un objet, un fragment de corps, la question n'est pas vraiment là. Car je ne travaille sur aucune thématique particulière. Je crois cependant qu'à chaque fois que je recueille quelque chose, c'est la même intensité qui se déclare sous mes yeux : ce mélange de dévoilement et de rétraction. Vous saisissez quelque chose qui vous échappe, dans un même mouvement. Ce qui explique sans doute la minceur de mes sujets. Je suis en effet sensible à ce qui faiblit et qui semble être sur le point de disparaître. À l'université, j'avais commencé à travailler sur un sujet qui va dans le même sens de ce que je fais, aujourd'hui, avec mes photographies. Ça s'appelait le désastre de l'image. Le désastre, au sens propre, celui de la catastrophe, de la représentation abîmée du réel ; mais aussi le désastre, en tant que chute de l'astre - image même de la photographie qui rend présent quelque chose qui s'est déjà éteint et dont nous percevons malgré tout encore, le scintillement. Les images que je donne à voir sont peut-être à la fois des regrets et des promesses.

De toute évidence, l’écriture revêt une grande importance pour vous. Comment décririez-vous le rapport que vos images entretiennent avec vos écrits, qui semble très éloigné de la seule didascalie, et plus encore de celui que l’on retrouve chez Brecht, par exemple

Si j'écrivais par exemple dans une légende le nom de la personne que je photographie, même si je disais la vérité, j'aurais l'impression de mentir. Ou de trahir quelque chose. C'est sans doute relié à un rapport conflictuel que j'ai au langage. Photographier me permet de désigner quelque chose ou un être, sans le nommer. Un geste par essence silencieux, et après coup souvent encore mystérieux. Oui c'est vrai que l'écriture est très importante dans ma vie. Mais elle prend des formes très différentes, elle peut s'apparenter à la photographie quand j'écris des fragments "poétiques", mais elle est aussi un chemin vers le travail des autres, par exemple, via la critique littéraire.

28.8.14

4 remarques

Mes espaces photographiques sont aussi minces que le paysage de mon esprit, ni l'un ni l'autre ne font vraiment rêver (qui voudrait vivre dans mes images ?),  mon seul mérite consiste sans doute à explorer avec obstination ces lieux d'une extrême pauvreté comme un pauvre fou qui chercherait de l'oxygène sur Mars.

Celui qui n'éprouve aucune résistance à ses actes de création me semble tout à fait suspect.

Ne pas travailler sur, mais  au-dessus, ou en dessous.

Le prochain livre que je prépare (et que j'espère vite voir venir) est plus sombre que les autres : les images sont comme frappées de mutisme et de mélancolie, mais elles laissent aussi passer un peu de grâce. Elles sont sans pouvoir les choses, oui. Peut-être signalent-elles avec prudence la puissance d'un certain détachement. Cela, l'élégance ?

27.8.14

Incidences

    Le titre Incidences convoque la lumière qui trouve son objet, la rencontre d’une ligne avec une autre ligne, mais aussi de menus accidents. Au carrefour de la géométrie, de l'optique, et des torsions de la réalité : la photographie.


26.8.14

Après

La sensation couchée sur l'œil. "C'est toute ma peau qui la voit." (Valéry). Au milieu d'un ennui, la machine qui vient nous secourir. Pour jouer, marquer le coup, se souvenir. Rien de sérieux. Toujours l'émerveillement, malgré la répétition du geste. Une résistance et une félicité du quotidien (morne, merveilleux.) Quand tu crois te répéter, ça vient, le nouveau, la nouveauté. Et toujours ce besoin de commentaire, d'extension. L'image te coince en plein milieu de ton insuffisance. Tu dois compenser, par un autre chemin.  

Planque d'été


10.8.14

Petite prose

19h, midi (été 1980 ?)

La lumière qui tombe, faiblit, se réfugie in extremis dans la chair d'un objet, d'un être ; enfant (méditerranée) mon père attire mon attention sur elle quand le soleil donne ses derniers rayons ; il me demande d'être le  dernier destinataire du crépuscule ; directement baignant dans la lumière ou à contrejour, il photographie mon visage, et j'entends le bruit du moteur de l'appareil qui rythme ce moment où nous entrons tous les deux en image dans cette lumière kitsch et belle - comme une bande son sirupeuse d'un film qui commence ou finit plutôt bien.

Ardèche (Juillet 2014)

Baignade dans la rivière en juillet, je joue avec les enfants d'une amie, des rochers, et des vaches, des ricochets de mioches que j'esquive ; je ramasse au fond de l'eau terreuse des cailloux, je me mets sur la pointe des pieds, je regarde ces deux femmes qui surveillent leurs gosses, puis je gueule gaiment  (imitant très mal une voix d'enfant) et pose cette question qui fait rire et trembler tout le monde : "Est-ce que ces pierres sont mortes ou vivantes ? Je veux  une réponse tout de suite. Maintenant."

4.8.14

S'en souvenir

"Tu nous donnes l'intime en te servant du privé" Chen Tong à Jean-Philippe Toussaint

28.7.14

Avant les images, sur une page du livre

Peut-être ce sont les saisons qui viennent rythmer le lent déploiement des images. Ou bien des amours qui fuient quand on cherche à se rapprocher d'eux pour espérer un réconfort. Tout à coup, il n'y a plus de temps, presque plus de monde, mais des visages peut-être possibles. Quand j'étais enfant, en sautant pour me raccrocher à la branche d'un arbre, je m'étais effondré, et ma tête avait heurté une pierre. En me réveillant, choqué, et allongé dans l'herbe, je me souviens du visage angoissé de la maitresse, et de ces trois questions qu'elle m'avait posées pour mesurer la gravité de ma chute : Qui es-tu ? Où es-tu ? Quel jour sommes-nous ? Je dois avouer que de ne pas savoir lui répondre m'avait plongé dans un état absolument délicieux. Une ignorance divine. Les images que je recueille aujourd'hui ne sont sans doutes pas étrangères à cette scène primitive. L'écho d'un choc dans une sensation sauvée.

Ardèche, juillet 2014



23.6.14

Évidence

C'est en la photographiant que je commençai à la trouver aimable

20.6.14

L'écrivain vu par la photographie

Quels sont les stratégies photographiques pour montrer l'écrivain? Images mystificatrices, ridicules, sublimes - face au corps de l'écrivain, les photographes sont souvent désemparés - capable du meilleur, comme du pire. Quant à l'auteur, il donne, se donne, s'invente, ou se rétracte (on rappellera, par exemple, la quasi invisibilité photographique de Maurice Blanchot, ou de Thomas Pynchon). Le rapport entre l'écrivain et le photographe, dans l'exécution du portrait, est du côté de l'ambivalence. Car l'enjeu de cet acte n'est pas seulement une affaire de représentation ordinaire du visage ou du corps: à travers cette image, se joue aussi une promesse de vision de l'œuvre, ou bien une limite à ce fantasme. Par exemple, dans les multiples portraits de William Burroughs photographié sur son territoire urbain, on a "presque" le sentiment de se trouver à la lisière de ses livres. Décrypter cet acte photographique entre un écrivain et un photographe, c'est l'envisager sous l'angle d'une relation vivante. Et pour mieux comprendre la nature de cette expérience, nous nous référerons au témoignage inédit de Pierre Bergounioux à qui nous avons soumis plusieurs portraits qui le représentent, de 1984 à aujourd'hui.

19.6.14

divan




L'image comme déplacement, l'homme ou la femme priant dans une église (pourquoi pas les deux oui pourquoi pas les deux) la fumée rouge et les immeubles, adieu la manifestation, adieu l'histoire sociale, je pense en fait toujours photographier la même chose, mais ma chose a en fait plein de sœurs jumelles ou de cousines, elles ont  des relations incestueuses et fécondes, pondent des motifs (les coquines) derrière mon dos, je me retourne, tant à voir, comblé,  au revoir, merci je peux continuer