26.4.17

Le 22 mai


Par Christine Marcandier sur Diacritik

 L'art de la fugue



Dans le dernier livre d’Amaury da Cunha, le plus souterrain refait surface : qu’il s’agisse de lieux (le métro), de souvenirs (le suicide du frère), de moments présents mais longtemps tus, tout est traces et chemins, tout remonte après avoir creusé, en lui comme dans le réel, des Histoires souterraines.
Le livre, difficile à simplement qualifier de roman tant il joue de frontières souples entre les genres, est accompagné d’un recueil de photographies aux Éditions Filigranes (HS), en un diptyque fascinant, tant il prolonge une forme d’énigme à la fois identitaire et générique : à quel moment l’image surgit-elle ? Le texte en procède-t-il ou, à l’inverse, la photographie naît-elle de ces failles intérieures ?


Pour Fond de l’œil, déjà, un recueil de photographies accompagnait le livre : au lecteur revenait de choisir de les regarder ou non, elles étaient absentes du volume, à lui de faire un chemin volontaire vers elles (ou non), de décider de les substituer à celles qu’il avait formées en lisant le texte ou de voir ces images se dédoubler, les siennes juxtaposées à celles du photographe. De même, pour Histoires souterraines, deux volumes paraissent, le livre doublé (ou ourlé) d’un autre, HS, images d’une histoire souterraine.
Feuilletant HS après avoir lu Histoires souterraines, l’opération mentale du lecteur est mnémonique : il se souvient de passages du livre, associations simples parfois, plus obliques à d’autres moments. Peut-être se trompe-t-il — et tant mieux — hasards et divergences ont leur nécessité. Si le lecteur commence par HS, ce sont les images qui lui reviendront en tête en lisant Histoires souterraines ; les chemins de lecture sont multiples, ils déploient la portée d’un texte dont une partie se situe, nécessairement, entre les lignes, en-dessous mais aussi au-dessus puisque la chute est l’un des contrepoints du récit, puisqu’une grande partie du texte se déroule hors de notre vue, dans les blancs qui ponctuent et trouent une prose fragmentaire, éclatée.
Les lignes qui doublent celles du roman sont d’abord celles du métro, cadre de nombreux passages de ces Histoires souterraines et où se produit un incident qui sera le pré-texte du livre : un homme est « saucissonné dans le métro », faisant ainsi dérailler le cours du temps, dans une forme d’indifférence générale avec laquelle contraste l’impact de cette histoire sur Amaury da Cunha. L’événement entre en écho avec ce qui vient de lui arriver dans le métro sur la ligne 14, son propre corps coincé entre les portes, une partie « dans le compartiment, l’autre sur le quai », scène qui ouvre le livre. L’incident est un entre-deux, à l’image de son corps entre deux espaces, en sursis, il évoque immédiatement à l’auteur cet « atroce fait divers relaté récemment dans le journal : un type s’est d’abord fait coincer comme moi par la porte d’un métro, il est tombé brusquement sur les rails avant de se faire traîner sur plus de cinq cents mètres, électrocuté et broyé par la machine ».

Surtout, de saccades en incidences, télescopages de temps, lieux et moments, le mort anonyme fera surgir un autre drame, intime, une autre chute, un autre homme tombé, le frère. Amaury da Cunha est dès lors à la fois « excité par ces histoires, mais aussi effrayé par les ramifications qui se produisent entre ces faits sortis de différentes époques », l’écrivain sera « un aiguilleur de drames ».
Tout bifurque sans cesse dans les lignes de ces Histoires souterraines, ou, pour être plus précise, tout feint de bifurquer pour ramener, en partie malgré soi, en une quête d’abord inconsciente, à l’essentiel, à l’intime. Dans Nadja, Breton — qui apparia, lui, textes et photographies — disait déjà ces saccades et hasards objectifs, quête infinie de ce qui « hante » et que seuls de soudains croisements de sens peuvent nous révéler. Le travail d’Amaury da Cunha est différent — chez lui écrire et photographier tiennent de la même démarche indissociable et vitale — mais il procède d’une même maîtrise d’un hasard aux détours faussement capricieux. « Depuis toujours, j’esquive tout ce qui pourrait m’emporter dans des directions imprévues, et, en même temps, je n’attends que cela : un incident, une bifurcation inconnue, une histoire inventée ».

Tout est fugue et la fugue n’est pas fuite. Plutôt un art de composer avec sa propre histoire, de recomposer le réel depuis ses chutes, cette fois au sens de fragments ; d’écrire entre rêverie, fantasme et souvenir pour, toujours, laisser surgir. C’est le sapin de la cour véritable figure hitchcockienne, c’est la passante du métro (forcément baudelairienne), c’est cette amante et muse photographiée en Sicile, présence-absence, c’est ce frère qui s’est jeté d’un gratte-ciel de Singapour, en juillet 2009, auquel tout mène. « On écrit pour redonner du corps à ce qu’on a perdu. Incarner un corps qui n’est plus ».
Tout pose pour autre chose, une autre figure, un autre moment : l’article du Parisien comme le texte de l’arrière-arrière grand-père deviennent tissus du récit, lui-même « fragment d’archéologie familiale et parisienne » ; l’inconnu du métro est là, d’abord, pour masquer le frère, Charles, il rappelle Truffaut comme Didier Blonde ; la quête rappelle Perec comme Denis Roche ; la passante dit d’autres sens interdits et l’écriture est alors cette opération permettant de nommer (« l’inconnu de la ligne 6, je l’appellerai Antoine »), nommer donc appeler à soi. Tout « me regarde », soit me scrute depuis un ailleurs et me concerne… « Car je ne veux pas sombrer dans la fiction, je veux des preuves, pour voir, pas forcément savoir ».

Chez Amaury da Cunha, le mot fait image, comme si l’ensemble des fragments formant récit — ce voyage entravé vers Cherbourg et l’exposition d’une amie — était un puzzle, mouvant, recomposant un imaginaire qui est aussi une mémoire. Tout est réel, tout semble pourtant sinon inventé du moins rendu à la fiction, réel et fiction conjointement « espaces de projections ». Tout est double, l’un image de l’autre, Histoires souterraines et HS, images d’une histoire souterraine, l’inconnue du métro présent et Alexandra du passé, les deux jeunes hommes chus, l’écrivain-photographe dont le prénom, sur un gobelet de carton, devient Amori, magie involontaire de la coquille, memento mori, amori, double vanité de l’amour et de la mort en trois fautes d’orthographe (et souvenir de Breton, encore, pour le lecteur, de la fin de l’Avant-dire de Nadja, hymne aux lettres érotiques parce que sans orthographe).
Tout est entrave dans ces Histoires souterraines, entraves dénouées par le hasard objectif. Sur la trame d’une unité de temps (un voyage) et de lieu (un quartier de Paris, la mémoire), tout se déploie, exposition d’un intime ou, comme l’écrivait Kafka dans son journal, phrase citée par Amaury da Cunha, de « la terrible insécurité de mon existence intérieure ». Mais exposer, c’est aussi sinon cacher du moins donner à entrevoir une absence au creux de la présence, anamorphose irrigant ces Histoires souterraines comme HS.

24.4.17

Par David Gauthier (lacritique.org)

"Vous entrez dans la vie d’un autre sans jamais être dans son journal intime. Vous entrez dans une turbulence et vous en ressortez ému indéniablement mais sans altérer votre désir de vivre, bien au contraire, en le renforçant. Après avoir lu Histoire souterraine, vous pouvez regarder le journal d’images non légendées, intitulé HS (comme Hors Service, Hors Sujet, Hors Similitude etc. mais bien sous-titré images d’une histoire souterraine ). HS est, en quelque sorte, une annexe mystérieuse ne comprenant aucun certificat d’authenticité"

Le texte en entier de David Gauthier, lisible ici



28.3.17

Chronique d'Emilie Chaudet (France culture)

Sur "Histoire souterraine" et "HS"

Ce sont des corps lourds qui semblent vouloir se débarrasser d’eux-mêmes. Oublier leur existence dans le regard de l’autre dans les murs épais d’un lieu qui ne leur appartient plus. Des corps qui voudraient s’inventer une autre histoire. Une histoire souterraine. Ce sont des corps qui recherchent l’état de chute, ou de relâchement. Qui recherchent peut-être même cet état où il ne se reconnaîtront plus eux-mêmes. Où ils pourront avancer autrement, et donc forcément ailleurs. Sur un chemin choisi. Un Passage. « Qui n’a pas connu l’intervalle n’a aucune chance de traverser les apparences » écrit le photographe Amaury Da Cunha, dans son livre Histoire souterraine. Un titre qui est en premier lieu, celui de son roman. Et qui devient ici, sous la forme d’initiales, HS, une série photographique sur des corps qui se révèlent, pourrait-on dire, avant la chute. Une grande place grise de béton, au crépuscule, les grandes dalles formes de larges escaliers. Et les ombres des arbres s’étirent - loin, quadrillent l’espace. Un homme en béquille passe devant ces ombres et semble ne même pas voir cet homme debout sur les grandes marches. Pourtant cet homme là voudrait déstabiliser le paysage, tenter de le tordre un peu, de son mouvement. Bassin légèrement en avant, bras en l’air, tête un peu penché, il a laissé son sac à dos parterre à côté de lui. Et on dirait, au milieu de cette place vide, sans regards pour l’accueillir, amortir son mouvement, on dirait qu’il se met à danser. C’est une scène prise en plongée, de haut, peut-être depuis une fenêtre. La distance ne permet pas de distinguer l’expression de son visage, de loin elle semble totalement neutre. Comme s’il jouait naïvement la catastrophe, comme s’il mimait sans y croire, ni attirer l’attention, le mouvement grossier d’une chute. Un geste solitaire. Peut-être même désespéré. Produire quelque chose, au milieu de ce vide. Amaury da Cunha se demande pourquoi son regard est-il si souvent aimanté au bizarre, à ce qui menace de sombrer ? L’un des visages que l’on voit et qui nous scrute dans ce livre c’est celui de son frère Charles mort à Singapour, en se jetant du haut d’une tour. « Charles est mort, écrit Amaury da Cunha parce qu’il ne trouvait plus d’image dans lesquelles trouver refuge (...) Aucune image qui aurait pu lui offrir un sursaut de vie». Ce sont des corps qui travaillent la chute, qui apprennent, tentent d’apprendre le déséquilibre. Cet état de fragilité, cet intervalle, dans lequel, ils peuvent peut-être enfin se connaître, se reconnaître, se livrer à eux-même la seul image qu’ils ont toujours cherché, celle qui aurait pu les maintenir debout.

Lien audio ici

19.2.17

HS (FIligranes éditions)



HS est un journal de 18 photographies qui font écho au récit d’Amaury da Cunha, Histoire souterraine, publié simultanément aux éditions du Rouergue.
Cette publication, constitue une chambre d’écho, comme une annexe photographique, en marge du texte.

Dans ce récit autobiographique, il est question de la mort d’un frère à Singapour, d’une rupture amoureuse en Sicile, et de multiples d’incidents funestes.
Si l’on retrouve certains lieux (la Sicile, l’Asie…) et des visages marquants de l’histoire, ces images ne sont ni légendées, ni situées dans le temps ou l’espace.

Elles dessinent un espace autonome, potentiellement narratif, marqué par l’éblouissement, la bizarrerie, et la beauté sombre du monde.

Comme des « Icônes vagabondes dont le destin est d’aller à la dérive », pour reprendre les mots du poète Roberto Juarroz.

Tirage 300 exemplaires


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1.12.16

rêve d'automne

Dans ce rêve, une sorte de gros Merlin l'Enchanteur fumant le cigare (Fidel Castro?) me prend à partie un peu brutalement : "Quand tu arrêteras de photographier tout ce que tu trouves un peu JOLI, tu seras peut-être un jour GUÉRI."