27.4.08

À quatre heures du matin




L'ombre, davantage (encore).



N'avoir aucun centre d'intérêt, mais de multiples foyers de curiosité ; l'amour d'une chose se déplace vers une autre chose, son attention est diablement décentrée (il se voit parfois comme le "prince de ce monde") recueille tout ce qui s'offre à lui, sans savoir si cela pourra lui servir ; mais on ne sait jamais de quoi il peut avoir besoin au moment où il saura ce qu'il doit accomplir ! Lorsque ce moment lucide et fulgurant se produira, il ne s'agira pas d'être tout nu, démuni. Alors il accumule les images, les objets, les passions. Il garde tout, ne méprise rien ni personne, ne jette pas ses idées même si elles sont périmées, garde ses vieilles bottes s'il doit un jour barboter dans la mer et ses tongs si ses aventures le contraignent à traverser les déserts ou la plage.

20.4.08












18.4.08

Normandie & plus (Avril 2008)


Bien sûr, il y a des œuvres qui relancent le désir d’écriture. Avec douceur, elles vous ramènent au seuil du possible. Ne pas céder à cette tentation (quand on n’a plus écrit depuis longtemps) est sans doute une bonne manière d’éprouver sa force et de préserver sa fierté.

Lire pour se désaltérer. (Ponge rappelle que « désaltérer » veut dire bien dire « se restituer son moi »).

Correspondances diverses, un projet au-dessus de l’autre dans sa tête, conversations et rêves de livres futurs.

J’aime jouer au mondain par mimétisme. Mais finalement, le vrai mondain n’est-il pas un pure singe ?

Parfois on flirte, mais on ne baise pas.

Déception sur la nature prétendument secrète de certains êtres : trésors d’indifférences (calculées) ou du pudeur (mal vécue).

La nécessité prostitutionnelle de l’artiste, je ne peux pas l’assumer, je n’y arrive pas ; je ne la sens pas. Cependant, elle n’aura aucune incidence sur le travail de l’ombre qui restera caché ainsi jusqu’au moment où je comprendrais que je peux être une pute et un saint en même temps. Pour l’instant, pas assez d’expériences mystiques, pas assez de coups bas. Trop neutre.

Projets : livre d’entretiens avec des photographes, finition de mon recueil « les pages d’un héros », aboutissement de la maquette d’images et de textes, faire tourner l’exposition « saccades ».

17.3.08

Quelques aspects de l'exposition à l'espace Miramar/Cannes











(Notes écrites pendant ces journées d'attente, entre Cannes et Juans-Les-Pins)


Les images me donnent des courbatures, je les ai trop portées, je comprends l’épuisement des femmes enceintes après l’accouchement. Ce que cela me fait de voir trente-trois photographies sur les murs ? Disons que je suis ému et embarrassé comme si trente-trois ex-amoureuses étaient rassemblées et accrochées sur les murs d’une pièce de cent vingt mètres carrés.

Soleil de retour.
La peau chauffe.
Je ne veux plus de nord dans ma vie.
La mer brille, s’éclate sur la plage, il y a près du bord la présence immobile d’un gigantesque yacht sûrement fréquenté par de très méchantes personnes.

Le soir je bois du rosé tout nu dans mon deux pièces cuisine en écoutant Cat Power.

Très vite, la fatigue. Le corps s’ébroue et quand il trouve ses marques dans la grosse couette, la tête se met en branle, et là, je peux toujours rêver pour dormir.

Je m’assois sur une chaise bleue face à la mer. Le moindre mètre carré de sable est colonisé par des bistros, il n’y a qu’une seule plage publique, je la regarde avec dédain comme ma grand-mère lorsqu’elle me montrait la plage des " conge payes" en me déconseillant de m’y rendre.

Il est devenu tellement anxieux qu’il n’en a plus conscience : l’inquiétude a chassé son origine, et bizarrement, cette nature lui convient très bien et le maintient perpétuellement en éveil.

Il y a dans cette ville qui se trouve être aux antipodes de moi-même quelque chose qui me charme et ce n’est pas un de ses aspects cachés mais plutôt son coeur même, horreurs apparentes, images épaisses ; je dois me rendre à l’évidence qu’il y a en moi un homme vulgaire et snob, qu’il sorte parfois de l’ombre et me fasse profiter de son goût pour le kitsch, le postiche, l’argent sale.

(Je voudrais bien être une petite pute, un gigolo, patron de bordels pour milliardaires, chasseur de primes adipeux, gibier de premier choix.)

Au ciel, je le jure, j’avouerai le nombre incalculable de faux itinéraires que j’ai communiqués sciemment à d’innocents touristes. Je confesserai par la même occasion mon goût douteux pour l’adjectif.

Pourquoi t’obstines-tu à toujours t’interroger sur le "fonctionnement" des choses, leur seuil, et ta difficulté à entrer en contact avec elles ? Quand pourras-tu seulement entrevoir le début d’un engagement dans le monde, dans l’étendue d’un sujet, plutôt que d’être bloqué dans les vertiges d’un regard perpétuellement tourné sur lui-même ?

5.3.08

Suite, hiver.

20.2.08

1.2.08

Accrochage en cours (Cannes 2008)





Travail en cours : trouver un équivalent au mur de ce qui se fait ici dans l'équilibre du va-et-vient entre le texte l'image. (Pour l'exposition à venir, au mois de mars prochain, à Cannes, à l'espace Miramar.)

Courts textes qui s'intercalent entre les images : entre respiration et extension. Ponctuation et rupture.

Notes de nuit

Celui qui fait agir son regard peut se passer d’exercer une fonction, avoir un métier, car c’est un travail à temps plein que de scruter les êtres et les choses aux pires et aux meilleurs endroits. Il écoute, mais il ne comprend pas ce qui se raconte, car finalement, cela ne l'intéresse pas. Il est ailleurs, dans les surfaces polies du monde, là où se joue la comédie.

"Ils vivent à contrecœur, ils pensent par dépit. Ils parlent par défaut."

Aujourd'hui, réveil difficile, difficultés à entrer dans "la vie". J'ai à l'esprit ce qu'une femme a dit récemment de mes images : "Il y a toujours des obstacles au milieu de ce que tu regardes". Là, des yeux jusqu'au coeur profond, une opacité empêche tout mouvement qui rendrait ma pensée agile et mon corps disponible aux mouvements endiablés. L'obstacle, terrible passion ; ça bloque, ça coupe du réel, de soi ; pourtant, les obstacles sont aussi pour les courses hippiques, pas si mal en fait. On va dire qu'il faut des contraintes et que la vie sans difficultés ne vaut rien. Il faut du courage dans le dépassement, de la souplesse dans le geste, et surtout — être naturellement disposé à la résistance. Sinon il n'y a rien de possible. Il faut persévérer, mille fois oui, mais j'ai souvent le sentiment d'être une vieille jument fatiguée par la compétition.

Lu hier soir de longues pages du "Temps retrouvé" animées par un mélange de précipitation (en finir au plus vite avec l'oeuvre, et de surcroît, avec la vie) et ce cri victorieux assez lourdingue : "le temps, mes cocos, j'en fais mon affaire ! L'amitié ne vaut rien, l'amour est aux oubliettes, le bonheur, why not, mais uniquement parce qu'il rend "le malheur possible", et le malheur, tout monde en parle, c'est la clé de voûte de mon génie . Conclusion : la vie ne vaut rien, vive la littérature (hélas)."

Shut up Marcel.

D’une femme que j’ai aimée à la folie il y a plusieurs années il reste encore au bout de ma couette une tâche de sang de petite envergure ; je la regarde avec un peu de souffrance, je ne m’approche pas, mais si l’attention se prolonge trop longtemps, je tire la housse pour panser cette blessure d’amour.

Grâce à la publicité qui coupe le film, je peux enfin écrire un peu.

Qu'est-ce qu'on se fiches des humeurs. C'est quoi ça l'humeur ? Une nappe pour l'esprit ; babiole mutante sans intérêt. Je compte plutôt sur vous idées. Je vous convoque, épatez-moi mes chéries, et faites-moi mal.

Mots & expressions haïs dans l'époque, tous registres confondues, liste a-hiérarchique, à suivre : confluences, "c'est une force de proposition", "il tutoie.. (le ciel, l'histoire, les idées..."), "ça fait sens", "ça force le respect", "hier au soir", "y a pas de soucis" etc. etc.


J.G. : "Le roman n'est pas un instrument de vision, il est la vision même".

Il entre dans la cabine qui pue le vide avec des cloisons en bois où sont punaisées des images pornographiques avec femmes et phallus en partage très vite se pointe la danseuse sur l’estrade avec son nez moche mais ses très jolis seins il dit maintenant tu écartes les cuisses elle répond ça c’est plus cher domination verbale mon chéri ça va compter dans les 150 euros et c’est pas dans tes moyens je le vois dans tes bourses & maintenant tu vas te dépêcher je me retire dans trois minutes.

Je ne veux pas que tu ailles là où je ne suis plus.


20.1.08

sans titre & sans mémoire de lieu



8.1.08

2.1.08

Résolutions

Qu’une image puisse enfin se substituer à tout ce que je voudrais dire ou écrire.

Fin d’année, dans le froid.

Attente d’un ami ; son retard me permet de photographier un jardin d’hiver. Ce n’est pas vraiment un jardin, c’est un rebut de fleurs et de plantes coincées dans un enclos au raz des pots d’échappements. Je crois voir une grosse laitue gelée au milieu de rien. Ce n’est probablement pas ça, mais qu’importe, la grosse laitue m’émeut, je la photographie comme je donnerais dix centimes à un pauvre type vautré dans une impasse.

Plus court je vous prie, quand vous prenez le temps de vous expliquer, je sais trop où vous souhaitez m’emmener et je m’ennuie.

Il a lu ça hier comme dans un miroir : médiocrement triste, médiocrement gai.

Avouons-le : l'image est une friandise.

Qu'avez-vous fait de votre colère ? Ne me dites surtout pas n'être plus sensible à votre scandale.

Il faudrait toujours dissocier travail et métier. Que l’un n’entende jamais parler de l’autre sinon je suis foutu.

Ha oui vous êtes nonchalant, beau projet, vous laissez l’attention faiblir, simulez un clown au chômage, parlez et vivez comme un hurluberlu, tous ces stratagèmes pour laisser le hasard et l’inattendu entrer dans votre vie, mais dès que vous repérez quelque chose qui vous intéresse, vous mordez et vous ne lâchez plus.

Barthes, à propos de la prose d’un jeune écrivain (qui n’écrira plus), atteste qu’il s’agit bien de formes courtes, mais que ce travail ne s’apparente pas à l’art du fragment et n’a rien à voir non plus avec des pages d’un journal intime ou de carnets. Ce ne sont des « éclats de langage » semblables à des flocons.


28.12.07

image-carte

17.12.07

Entendu voir

Reçu ce matin le mot d'une très bonne amie à propos de mes images récentes : elle évoque une "vraie réconciliation avec la vie" ; c'est le sentiment rare que j'éprouve quand je devine viser juste. Le reste du temps, la vie et moi, nous nous nous entendons pas toujours bien : l'un cherche à prendre le dessus, et je ne suis pas assez vaillant pour m'imposer ; du coup, je laisse la mauvaise partie prendre l'avantage ; mais bientôt, je me rattrape, le dialogue devient possible, moment juste où je me cloue le bec pour la fabrication d'une image silencieuse.

Travail avec M. pour un projet d'exposition : dans mon obstination à vouloir toujours considérer la photographie comme une extension de l'écriture, elle me coupe gentiment : " Il faut plutôt chercher du côté de la musique. Du son. Pas du sens. Celui-là, donne-le en pâture au langage."

10.12.07

Nuit envisagée # 1



8.12.07

Sous la pluie



C'est en photographiant ce matin que je me suis aperçu que ce geste était la stricte équivalence de ma façon de vivre et de penser. Je ne prévois jamais ce que je vais faire ou voir, j'avance sans projet, mais je ne donne pas à cette incertitude un quelconque prestige, bien au contraire : je me rends compte à chaque instant qu'un faux pas ou une déconvenue pourrait me faire très mal, mais je prends ce risque, non par conviction, mais parce que je n'ai pas le choix. Heureusement, il m'arrive d'être "illuminé". Je veux dire convaincu qu'une exception se profile dans la "vie" et que je dois y goûter; compter sur elle pour avancer enfin dans une direction qui me ressemble. C'est la lumière juste qui tombe sur le monde. Le reste du temps, je suis aux abords du moyen, dans l'insensibilité, le coeur sec, dans des pensées mesquines, végétant mon aventure intellectuelle absolument pitoyable. Une vie dans le noir. Mais lorsque l'intensité se dévoile à la surface d'une chose ou d'un être, elle me me libère, je suis enfin raccordé par l'amour du monde, et je sens cette vibration du non-sens qui fait du bien - rencontre dérisoire. (Car finalement, ce qui me touche ne comporte en soi aucune exemplarité, je photographie et aime l'incongru.) Je profite ainsi de cette expérience pour me regonfler. Ma chair est brûlante, ma tête, remise à sa place, et c'est peu dire de ce qui provoque cet état : souvent un objet de trois fois rien. Tout est prétexte à toujours autre chose. Il n'y a aucun centre, on se déplace, on anticipe, il faut dire que la mort, de loin, (comme je l'espère !) n'est pas étrangère à cet état de fait, cette mort, cœur fantôme de toutes choses. Cette mort qui laisse à la lumière sa part.


Mais pour combien de temps encore ?








1.12.07

La nuit envisagée

Depuis hier soir j'ai des images qui tiennent ma tête en éveil au point que j'ai mis un temps fou à m'endormir. Temps fou : être pris dans un mouvement qui part dans tous les sens, cogitations décentrées, impatiences, frustrations. Assailli par des forces rêvantes sous la forme de visages de femmes photographiés de nuit. J'ai pensé au petit escalier à de pas de chez moi qui part de la rue Atget et qui mène au square Brassai. C'est là que je voudrais m'établir, juste pour voir. On vit et rêve avec les espaces familiers, on peut les transformer aussi. Je crois que je parviens depuis peu à plus pester contre le quotidien et à travailler enfin avec lui : cette réconciliation arrive à point nommé. Sans cette pacification, je me demande ce que je deviendrais. Pour revenir à ce flux de visions tombées juste avant ma nuit, il m'est apparu urgent de les prendre en compte et de commencer un nouveau travail en déclinant cette intution de visages de femmes dans un projet qui pourrait s'appeler "la nuit envisagée". Ecrire en contrepoint de ces peaux effleurés des textes courts des fictions. La nuit et l'érotisme appartiennent aux histoires pour une durée qui construit la beauté.

15.11.07

Plusieurs atteintes (Budapest 8/12 novembre 2007)





Dans un demi-sommeil, variété de rêveries érotiques, entre remembrance et anticipation. Je n’en dis pas plus, j’y pense en secret, je n’en tire aucune conséquence sur le plan moral : je prévois, je pèse les oui et les non, il faut que j’apprenne enfin à m’organiser.

Ecrit au dos d’une partition pour piano, de l’autre côté de la musique, en transparence, j’aperçois le dédale des croches, je me sers de la portée pour écrire droit seulement, pas pour faire des mignardises. Compris ?






Elle m’a dit à propos de mes yeux : celui de gauche appartient à un enfant, l’autre, à un fou, ce qui me va très bien.

Tâcher de ne plus se signaler quand on parle d’autre chose que de soi-même ; en écriture, projet impossible (pour moi), reste cette possibilité de l’image photographique, qui, en théorie, rendrait possible cet effacement.

La fille qui écoutait parler sa mère en la regardant dans les yeux comme si elle lisait un livre, ligne après ligne, regard tendre, impatient, vorace.






Ne pas aller aux quatre vents, réduire le nombre de flèches, les cibles, être patient, attendre le moment opportun, accepter d’être aussi parfois d’être sa propre cible, non pas pour se tuer mais pour vérifier qu’on est toujours vivants.

Pourquoi la lumière me touche-t-elle autant ? La femme répond : c’est à cause de la couleur. Tout se complique. Tout se mélange. Je suis toujours en retard pour comprendre, la chose se passe, la statue brûle comme une torche, je suis touché, mais démuni, privé de mon pouvoir de bavardage.




Chacune des phrases de cette femme qui me parle est dite sur le ton d’une réplique, elle profère, ça chante et parle sur un rythme saccadé, je me demande si elle le fait exprès, je pourrais trouver cette parole inauthentique mais il y a une telle énergie dans la moindre chose banale qu’elle dit que je suis impressionné ; elle met le paquet (l’âme et le corps) dans ses histoires comme si c’étaient ses derniers mots. Moi je reste prudemment silencieux.





Tard dans la nuit, un type tape sur un clavier, je mets du temps à identifier ce bruit, je pense d’abord qu’il tripote un sac en plastique, j’ai envie de bondir sur lui, de la corriger, mais dès que j’ai remis le son à sa place et que je m’aperçois de cette confusion, je me trouve idiot, aussi timbré qu’une veille hystérique, si bien que je rêve d’enfouir ma tête dans ce sac en plastique pour m’endormir, mais dans la pièce, nul sac en plastique, on le sait, seulement un clavier pour écrire la douleur.

Répétitions d’erreurs, je me retrouve souvent dans des embarras familiers, des malentendus, des culs de sac érotiques, il faudrait que j’admette enfin que ma lecture du monde ne va pas aussi bien que ça.





Tu marches dans une ville étrangère et tes pas solidifient ta tête. Tu entres dans le premier tramway, sans destination particulière, il longe le Danube. On t’a raconté qu’il est parfois le fleuve choisi par les amoureux désespérés pour couler. Assis à l’arrière du tramway cahotant, tu regardes par la fenêtre comme tu l’as toujours fait. Des phrases traversent la machine. Des phrases que tu ne comprends pas. Tu aperçois des façades de vieux châteaux laissés pour compte, tu ne connais pas leur histoire. L’ignorance de la ville s’infuse dans ton esprit. Les nudités, les absences, de part et d’autre, s’entrechoquent. Il y a peut-être encore quelque chose à faire. Tu regardes une femme de dos, assise devant toi. Est-ce une toque ? Ses cheveux ? Ses cheveux jaunes ? Sans l’avoir prévu, tu sors du tramway puisque la porte s’est ouverte et te voilà en marche à nouveau. Au plus près de l’eau, de ce fleuve sans odeur. Ta tête tient mieux, les bizarreries se dévoilent. Un homme sort de sa voiture Lada rouge, installe son appareil sur un trépied planté dans l’herbe, et tout de suite après, voilà qu’il reprend le volant, laissant la machine seule orientée vers le ciel. A la recherche d’un lieu pour recueillir tout ça. Tu penses encore à l’appareil abandonné. En attente de l’image, du fait, d’une histoire. Tu trouves ton café secourable de pensées, tu prends le risque de raconter si peu.








21.10.07

Aujourd'hui/Dimanche



Descente du boulevard de l’hôpital, en avance sur l’heure du rendez-vous ; vraie belle journée d’automne qui se cristallise dans un soleil bas que j’ai derrière la tête ; ce boulevard, qui m’est le plus souvent détestable, prend d’un coup, je ne sais quoi de familier ; en marchant , j’ai le sensation étrange de participer à sa réhabilitation, car je me mets à croire en lui, et ce qu’il donne à voir, dans la transparence des fenêtres des restaurants, s’apparente à une joie collective : chacun construit un sens intime à une journée qui passe; l’attention que je porte au moindre mouvement qui le traverse, me reconstruit, comme si d’un coup, parce que je suis dehors, avec une machine à voir, j’étais devenu un bon client pour le bonheur urbain.

Descente solitaire, fatigué par des journées récentes de cogitations et de sentiments nerveux, je m’abandonne à cette marche, mais je suis cependant encore sujet à des questionnements ; soliloque infini, qui prend, depuis peu, des formes qui m’agacent ; je parle en effet parfois tout seul, alors que je me suis toujours méfié de ceux qui parlent tous seuls dans la rue. Je m’en rends compte lorsque je croise des gens qui me ramènent au silence, car je veux bien être fou, pas de problème, mais je tiens à cette folie comme à un secret que nul n’est sensé savoir. Je parle seul, et lâche parfois des commentaires, par exemple, à propos d’un pigeon qui se croit piéton et qui traverse avec prudence en regardant à gauche puis à droite. Comme cette précaution du pigeon ne me convient pas, à défaut de le photographier pour le ridiculiser, je me baisse vers lui et lui dit à haute voix

« bestiole idiote, tu te crois où, et pour qui te prends-tu ? »

Je trace ma route, j’oublie le pigeon. Un quart d’heure encore d’avance, crédit de temps que je dépense à la terrasse d’un café en face du métro aérien. Contre-jour fâcheux qui rend impossible de voir un noir profond dans l’étendue du paysage. Je photographie ma tronche, plusieurs fois, je regarde ensuite les minuscules vignettes sur l’écran, et le visage qui s’affiche, légèrement bouffi par un mélange de soleil et de fraîcheur, ne me convient guère. Si j’étais vraiment fou, et le monde - magique, j’exigerais que le barman m’apporte immédiatement une nouvelle tête sans fatigue avec ce regard calme de celui qui contemple le monde sans vouloir l’annexer. Je quitte l’endroit, et j’entre dans le jardin des plantes. Grand soleil, belle affluence d’enfants, de sportifs, de couples attirés par la lumière et sujets à des enthousiasmes que j’aurais peut-être trouvés auparavant obscènes, mais qui, aujourd’hui, me rassurent. Je les vois avec bienveillance, mais je ne suis pas jaloux de ce bonheur, il ne faut pas exagérer.

En avance, encore. Un type passe devant moi, un ancien étudiant que j’ai eu il y a quelques années. Il ne me reconnaît pas à cause des lunettes de soleil ; par courtoisie, et parce que je suis curieux de savoir ce qu’il est devenu, je les enlève, le salue, et remarque qu’il tient dans la même main un petit drapeau noir et blanc et une bouteille d’eau minérale vide. Je me dis que le gars ne va pas très bien, ce qu’il me confirme immédiatement en parlant :

« Oui, j’aurais dû partir en Italie. Le drapeau ? C’est le seul souvenir de la coupe du monde de rugby. Je le trouve joli, certes un peu abîmé, mais tu comprends qu’il a dû passer la nuit dehors. La bouteille ? Je l’ai trouvée par terre, je l’ai trouvée jolie, je l’ai prise. Peut-être que je l’utiliserais plus tard, dans la nuit, quand j’aurais soif. Non, tu ne peux pas me joindre. Je n’ai plus de téléphone, plus de maison, plus de cheveux. Tu crois qu’en Italie, ils voudraient bien de moi ? J’ai Naples au fond de ma tête. Non, je ne photographie plus. Toi tu as l’air de poursuivre avec cette machine plaquée contre l’estomac. Peut-être en Italie, je recommencerais. Mais tu comprends, les problèmes du sport me laissent très peu de temps pour les loisirs. Je réglerais tout ça à Naples. Ils comprendront. Là, je verrais enfin quelque chose, et puis tu vois, cette liberté des gens qui grouillent comme ça devant les grilles du jardin, ça me déprime un peu. Mais tu vois que je suis encore joyeux. Je peux agiter ce petit drapeau quand je veux pour manifester ma joie. J’ai de la chance, non ? »

Mon amie arrive, je suis obligé de le quitter. A peine ai-je le temps de la saluer qu’il a disparu. Je me retourne dans tous les sens, plus personne. Je me demande si je n’ai pas rêvé, si ce sont bien ses mots qui sont sortis de sa bouche, et non les miens que j’aurais exprimés en ventriloque. Peu importe la question, ses réponses, nous entrons dans l’allée centrale du jardin des plantes. Je trouve qu’il y a plus de fleurs que de plantes. Elle regarde une espèce bizarre qui me fait penser à des brocolis, elle me dit que j’ai probablement raison, peu importe le nom des espèces, nous marchons, causons d’histoires, de début et de fin d’histoires. Il est toujours question d’amour dans ces histoires. Je lui demande pourquoi une histoire est possible sans amour, elle veut savoir si un amour est possible sans histoires. Questions à nouveau balayées par la vision collective d’un Koala perché sur son terrain de jeux en bois. L’animal m’apaise, lui dis-je, l’humain me fait flipper, mais je t’assure que regarder cette bizarrerie vivante me calme l’esprit, me vide de tout désir de savoir, et me rend peut-être aussi bête qu’elle. Elle me conseille de prendre un chat, ou mouche, un poisson rouge, mais moi, je veux, un koala.

Nous reprenons la promenade, bientôt finie. Nous sommes arrêtés très vite par la vision suivante : un groupe d’une quinzaine de personnes, enfants, couples, conduits par une sorte de maître du jeu qui leur impose un pas extrêmement lent et qui me rend méditatif, probablement une nouvelle méthode de relaxation, après tout, pourquoi pas ; cette image ralentie me réconcilie avec eux, et me donnerait presque envie de vivre quelques années sur un autre rythme, pour bouleverser l’espace et le temps, être sur terre et sur une autre planète en même temps

Reprise/déprise

Il avait laissé dormir sa tête. Oui c’est ça. Et dedans les vieilles choses qui avaient compté avant. Parfois, dans la platitude d’une vie nouvelle abandonnée par son esprit, il repensait à la folie des années récentes, lorsqu’il courait dans tous les sens, pensait mal, laissait jaillir de sa gorge des paroles de malades, insensées, tellement malades qu’elles avaient finis par mourir.

Maintenant, il n’était plus en deuil. Il avait abdiqué. A l’époque, il avait trouvé une consolation dans la vie facile, c’est à dire nulle. Existence zéro. Aucun effort. Nul exercice. Foutu comme il se plaisait à dire. Mais il avait suffit d’une relance. D’un mot aimable à son encontre, un simple encouragement et le regard d’une femme sur lui. Alors tout devenait à nouveau possible : le risque pris pour continuer d’avancer et la compréhension qui lui avait toujours échappé avant : la poursuite du langage et celle de la vie, n’était en fait que deux mouvements de la même aventure. Et il était prêt. Peu importe la forme, la destination, l’humeur, l’époque. Il fallait réveiller la force, se relever, viser plus haut, et avoir le cran et l’audace de se penser au dessus du malheur, le sien, celui des autres. Une sorte de lumière. Et pas une solution trouvée à la vite par un désespéré. Courage d’oublier le passé, de nier l’époque, et de mettre à nouveau le pied dans le plat. Un mélange de jouissance et de scandale, c’est ça qu’il éprouvait en dirigeant ses yeux vers l’avenir. Il avait pris à la lettre, d’une manière trop suffisante, le mot de Ponge : « travailler en dessous de sa puissance ». Il soupçonnait le poète d’avoir écrit ça pour tuer à petit feu des gens comme lui. Maintenant, la puissance retrouvée, il fallait commencer à l’orienter, mais il n’était plus taraudé par des pourquoi boutonneux ; il saurait trouver une solution au « comment », parce qu’il était à nouveau habité par l’amour du monde. Aussi simple et clair que ça.

bientôt les images

10.10.07

Infra-mince numéro 3

Sortie du numéro 3 de la revue de photographie [Infra Mince / Actes SUD/ ENSP] à laquelle j'ai participé.

J'y ai écrit un texte Pour des images sans histoires, à propos du photographe Marc Chaumeil, reporter collaborant régulièrement avec Libération ou le Monde.

Cet article est suivi d'un entretien avec lui qui pose le problème de l'image dans l'espace de la presse.

3.8.07

Nouvelles figures

21.7.07

Jardin (retour au monde)

18.7.07

Autologie


L'image de soi ne peut plus échapper au ravage. Je me suis toujours amusé de l'expression "exécuter un portrait" : j'y entends le sens du meurtre. Mais le mort va bien, je vous rassure. On ne connait pas les circonstance de son anéantissement. On pourrait imaginer le corps d'un communard criblé de balles, mais la réalité est plus technologique : quand on plaque son visage sur la vitre d'un photocopieur, il faut fermer les yeux, attendre d'être scanné par le faisceau qui fait subir au visage le même sort qu'une feuille de papier.

Note

17.7.07

Humanité sud

16.7.07

Sud, juillet 007

11.7.07

Deux choses dont une imagée

Face à des gens que je n’aime pas, qui me crispent, impossible d’être clair : je bafouille, je n’arrive pas à m’exprimer, et s’ils me trouvent idiots, je suis volontiers leur idiot ; il va de soi que ce que je raconte ici s’applique à des situations de travail, quand le travail implique des rapports forcés entre des humains qui ne s’aiment pas, qui se tuent à vouloir être compris, à faire semblant de communiquer pour des raisons souvent misérables, objectifs à tenir que j’honore parce que je n’ai pas le choix ; face à celui qui donne les ordres, je suis ramolli, je dois faire un effort énorme pour parler, effort doublé par l’obligation de faire sa messe trois ou quatre fois l’an, jouer l’enthousiaste, se tuer à la tâche pour durer, alors que je ne pense qu’à une chose : prendre mes jambes à mon coup, même si c’est douloureux.

Dans le métro, ce matin, un père de famille tenant dans ses bras son fils trisomique ; grande tendresse, enfant fatigué, père aimant ; son regard s’affranchit des yeux désagréables des voyageurs, il suscite une espérance qui me donne envie de pleurer, mais je ne pleure jamais à huit heures du matin.

10.7.07

Exister dans la nuit

8.7.07

Marseille, 3 juillet 2007



Journées dans une ville livrée aux meilleures et aux pires des images.

Circulation dans Marseille ; ciel bleu foncé, soleil qui oscille entre le jaune et le blanc. Il casse les yeux. Je n’ai pas photographié depuis trop longtemps. D’un coup un fait ressemble à une évidence : synthèse parfaite qui m’achemine vers quelque chose de nouveau. Comme si l’œil savait déjà ce qu’il fallait viser. Je le vois après. Étrange comme la satisfaction d’une image réussie donne un coup d’énergie au moral. On se sent bien. On rassemble ses forces, on a de l’aplomb dans l’existence et le monde redevient un lieu habitable parce que je peux le désigner.

(Alors que je m’apprêtais à photographier un chien fou qui descendait un escalier comme s’il fuyait une catastrophe, son maître intervint, sorte de loustic post-beatnick : Non, jeune homme, on ne photographie pas le chien, règle des trois C : « C’EST COMME ÇA ».)

Discussion avec E. à propos du projet de livre. Grande attention à la prose qui accompagne les photographies. Curiosité à l’égard de quelque chose d’autre que j’aurais écrit et que je ne voudrais pas montrer. Pourtant il n’y a rien d’autre que ces phrases éparpillées, lambeaux de récit, sensations coupées, découplées, sauvegardées.

Un récit ? Oui, plus que jamais.

Rêvé à ce propos d’un titre emprunté à un texto reçu il y a quelques jours : « Encore heureux. »

S’il admettait qu’il allait vraiment mal, l’horizon de la joie s’ouvrirait grand pour lui. Au lieu de ça, il vivote entre le pire et le mieux, il ne s’assoit jamais nulle part et n’en parle à personne.

Ouverture de la parole vers quelque chose de clair, lumineux ; l’échange est possible ; la vérité qui ne ressemble ni à une confession, ni à un avœu, et qui se passe au-dessus du jugement sur soi et par-delà la crispation liée à l’écoute de l’autre, me purifie de tout orgueil.

Lu hier soir une phrase de Michaux que j’ai eu envie de recopier. De plus en plus souvent, je peux adhérer à ce que je lis, mais contrairement à une époque où j’étais constamment aux aguets et notais sur un carnet la moindre trouvaille jugée lumineuse (il s’agissait surtout d’une admiration pour la formulation), aujourd’hui, peu de choses me touchent au point de vouloir les préserver. Je ne sais pas si c’est à cause d’une sécheresse de cœur, ou parce que je vis dans l’illusion prétentieuse d’avoir fait le tour de choses, ou encore pour des raisons de paresse, quoi qu’il en soit, je le répète, je lis et je suis prêt à oublier. Jusqu’à la netteté d’une pensée bien fichue :

« Dans une époque d’agités, garde ton andante. »






26.6.07

Aujourd'hui

20.6.07

Maquettes de travail [Juin/juillet 2007]


31.5.07

Double [Paris mai 2007]

10.5.07

Textuel numéro 52

3.5.07

Ce matin

2.5.07

Sur Kim Chung Whan

20.4.07

Pour des images sans histoires

(Extraits d'un texte sur M.C. à paraitre en septembre 2007)

Difficultés, pour un photographe, dont le terrain d’enquête serait toujours celui de l’actualité, de la relier au réel. Autrement dit, de trouver un regard qui contenterait notre désir de voir et de savoir, et dont les photographies, tout en restant fidèles à leur devoir descriptif, pourraient aussi rendre compte de leur insuffisance à dévoiler les choses dans leur totalité. (Le réel, c’est peut-être ce qui est derrière le temps, ce qui échappe eu temps des horloges, à la fois permanent et mouvant).

[...]


Résister pourrait consister à revendiquer la vie d’un œil décentré dont le travail pourrait s’apparenter à celui d’un briseur d’équilibre ; entrer dans le champ de ce qui est fréquemment montré en le déminant de ses images-scoop et proposer (acte contraire au pullulement des images imposés dans la grande messe de l’information) des « contres-images » dont la sobriété pourrait interroger la fragilité du monde et celle de notre condition de vivant.

[...]

Finesse d’un regard qui ne serait pas « décalé » comme on l’entend souvent dire à propos de tout et de n’importe quoi, mais calé au plus près de la faille pour montrer que le monde ne va pas aussi bien que ça. Plutôt que de représenter ses apparences en une image qui ressemblerait à sa mise à mort, on préférerait opposer une représentation flottante, indécise où les choses seraient montrées telles que souvent nous les vivons dans l’expérience : entre éclosion et disparition.

Images récentes





Ps : on photographie moins ces temps-ci, on tâche d'écrire, ça prend du temps, on continue à voir, mais d'une autre manière, seul, le monde reste derrière la fenêtre, à la porte, momentanément. Ces textes en question sont lisibles ici : http://blog.myspace.com/amaurydac